Lors de la campagne des élections présidentielles de 2002 une affaire de « off » avait ébranlé la classe politique et marqué les esprits : parlant à battons rompus à quelques journalistes, dans un avion qui le ramenait vers la France, Lionel Jospin avait évoqué ironiquement l’âge du capitaine, Jacques Chirac, qui était alors son concurrent dans la course présidentielle. Les esprits s’échauffèrent pendant un temps, mais les excuses fusèrent et le dossier fut bien vite refermé.
Aujourd’hui, cinq ans plus tard, le « off » présente un autre aspect : grâce aux avancées de la technologie chaque personne peut aisément filmer discrètement toute déclaration privée ou publique, puis la rendre disponible au monde entier en quelques minutes grâce à des blogs. Dans ce contexte de « technologie populaire », les professionnels de la communication doivent composer avec une nouvelle dimension du discours politique : cette parole peut circuler désormais en dehors des médias traditionnels. Et il est moins facile de faire pression sur un blogueur anonyme que sur un directeur de rédaction, pour qu’il renonce à diffuser une vidéo compromettante.
Ségolène Royal inaugure, en France, les affres politiques de la blogosphère et les effets secondaires du multimédia tout-puissant. Tout a commencé au début du mois d’octobre 2006, en pleine campagne pour l’investiture socialiste à la présidentielle ; sur la plate-forme vidéo Dailymotion est apparu un bref extrait du documentaire de Pierre Carle « La sociologie est un sport de combat », dans lequel Pierre Bourdieu accusait Mme. Royal, « la femme de Hollande », d’être de droite car « ça se voyait ». Fin octobre on pouvait trouver sur la même plate-forme une vidéo pirate, captée par un téléphone portable, où l’on voyait Ségolène Royal se faire copieusement siffler par de jeunes militants lors d’un congrès socialiste, où les micros et caméras des journalistes avaient été bannis... à mauvais escient ? Le journalisme semble toujours passer par la fenêtre quand on le chasse par la porte, d’une manière ou d’une autre, et l’information poursuit sa circulation.
Enfin, c’est au début du mois de novembre 2006, que la vidéo des « 35 heures à l’école » a fait son apparition dans la blogosphère. Dans cette séquence, que l’on a d’abord cru filmée par un téléphone portable clandestin mais qui s’avère avoir été captée par un caméscope de la Fédération PS du Maine et Loire, au mois de janvier dernier, M. Royal se déclare favorable à une présence continue des enseignants pendant 35 heures sur le site de leur collège. Taulé général, traînées de poudres diverses… dans la cacophonie le département multimédia de l’UMP a été pointé du doigt, autant que les amis « angevins » de certains concurrents de Mme. Royal à l’investiture socialiste.
Quoi qu’il en soit, le pouvoir médiatique semble avoir bel et bien changé de main, mais au profit de qui ? Dailymotion et Youtube…
La plate-forme française Dailymotion, créée en 2005, propose un service gratuit de partage de vidéos, indexées par mots-clés. Un moteur de recherche permet aux internautes de retrouver les séquences de leur choix. La puissance de cette plate-forme a été repérée par la plupart des cadres des partis politiques. Vincent Feltesse, en charge des nouvelles technologies au PS, déclarait au Figaro le 4 septembre dernier : « nous sommes soucieux d’utiliser Dailymotion ».
Outre-atlantique la société Youtube, fondée par des anciens employés de PayPal, a été l’une des premières à proposer un service de partage de vidéos en ligne. En octobre 2006 le géant Google a racheté Youtube.
Les médias traditionnels ont vu tout l’intérêt de ce phénomène de démocratisation de l’image. Le groupe TF1 a lancé récemment le site Wat.tv, avec ce slogan « la télé, c’est vous qui la faîtes ». Cette plate-forme d’hébergement vidéo, adossée à une grande chaîne de télévision, aura cette particularité : les séquences les plus populaires du site bénéficieront d’une diffusion hertzienne « classique » dans une émission hebdomadaire de la chaîne. La diffusion de ces clips amateurs sera rémunérée une centaine d’euros.
Inutile de dire qu’en France, les hommes et les femmes politiques auront tôt fait de découvrir les dangers de ce nouveau « off » circulant par le biais médiatique de l’Internet mondial. Un nouveau « off » globalisé, qui est pourtant capté, le plus souvent, par les téléphones portables du tout-venant.
Peut-être nous dirigeons-nous vers une suprématie de ces plate-formes d’amateurs qui court-circuitent les réseaux journalistiques traditionnels : aux Etats-Unis la carrière politique du républicain George Allen a été brisée suite à la publication d’une séquence sur Youtube, où il qualifiait un démocrate d'origine indienne de "macaque".
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