L’anniversaire des émeutes d’octobre-novembre 2005 est bien morose. C’est triste et gris. On pense un peu à la « September song » du grand Kurt Weill… «Oh, it's a long, long while from May to December… » Certes, on brûle des autobus entre potes ( parce que – grrrr ! - vraiment les autobus c’est anti-républicain et post-colonial ), on caillasse du flic ( ces scélérats qui passent leurs journées à sacrifier des gentils bad-boys dans des transfos EDF payés par nos impôts ! ), on a la nostalgie des électrocutés de Clichy, on a le blues quoi… mais si on est tristounet c’est parce qu’il manque encore un élément à la fête : le sociologue…
Le sociologue Pierre Bourdieu, revu et corrigé par mes soins, grâce au Moustachotron de Nanarland.com
Eh oui… le sociologue… Ah la belle invention universitaire que le sociologue. C’est un type qui arrive, toujours propre sur lui, sur les plateaux de TV pour nous donner des explications du genre : « Ces jeunes gens farceurs et facétieux ont peut-être mutilé à vie une jeune étudiante de vingt ans en incendiant un bus, mais c’était pour exprimer un malaise social parfaitement compréhensible… c’était pour se défendre face à la société qui est une vraie putain, et c’était aussi pour dire exaspération face à l’honteuzzze discriiiimination qui frappe les jeunes des cités. Notez bien que je ne cautionne pas les actes de barbarie dans les quartiers chauds, mais je demande un moratoire… » Des phrases comme ça… avec inscrit « CNRS », par exemple, sous leur nom, ça en jette, ça rassure l’électeur de gauche, ça berce l’élu local divers-droite, ça fait bander les journalistes de province…
Symbole phallique, extérieur jour, position couché sur le dos.
Parfois ils disent aussi – quand le sociologue est de genre féminin - des choses du genre : « Ah mais si ces jeunes-gens sympathiques incendient des voitures, c’est parce que les autos sont les symboles phalliques d’une société misogyne vouée à la consommation ultra-libérale à outrance… » En attendant les prolos iront bosser en autobus, quand ceux-ci ne brûlent pas… « S’ils brûlent des écoles c’est pour signifier leur refus d’un système scolaire injuste qui les relègue sur des voies de garage… et ne fait pas la part belle à l’histoire de leurs peuples dans les manuels scolaires… » Ah Ah Ah… toujours sympa d’avoir un sociologue dans son poste de TV… c’est fun !
L'urbanisme désastreux des banlieues françaises
Alors, mes chers sociologues-de-service ! Alors mes petits poussins…. Allez les gars ! Allez les gars réveillez-vous, il va falloir en mettre un coup ! C’est une date anniversaire, l’heure est grave ! Où êtes-vous, preux firemen de la société… défenseurs des minorités-dans-les-minorités, apôtres de la bienveillante suspension du jugement moral à l’encontre des pires salopards en circulation, chantres ( chancres ? ) de la coexistence pacifique dans la monstruosité et le caca.
J’ai repensé à vous en lisant Le Temps, quotidien genevois… Le dessinateur de presse Chappatte résumait le french paradox par ce petit cartoon irrésistible… En effet, qui appeler en premier après l’incendie criminel d’un bus : les pompiers ou les sociologues ?
"Les sociologues vont arriver d'une minute à l'autre". Chappatte dans Le Temps de Genève.
J’en profite pour re-publier ici l’article que le journal Le Monde avait passé vers la fin des émeutes de banlieue, en novembre 2005 : « Adeptes de la causalité flasque », dans lequel j’épinglais la fascination médiatique généralisée pour ces drôles de petits scientifiques qui donnent des causes claires, précises et acceptables à toutes les saloperies du moment… en voici la version complète, avant publication par le fameux quotidien du soir, qui – d’ailleurs - n’a fait que des coupes anecdotiques.
Adeptes de la causalité flasque.
( 17 novembre 2005 – Le Monde )
Par François-Xavier Ajavon
Depuis le début des « événements » en France les médias semblent redécouvrir avec une curiosité candide et un plaisir perceptible les explications que les sociologues peuvent apporter aux crises de notre société et aux vagues-à-l’âme fluctuants de nos contemporains. On se souvient déjà de la sur-médiatisation de Pierre Bourdieu à l’occasion des grandes grèves de 1995, qui avait ouvert la brèche à ce discours d’expertise, qui semblait alors détenir des clés de compréhension pour tous les maux de la terre. Les médias ont visiblement cédé à la même facilité dans le traitement des émeutes qui frappent aujourd’hui les banlieues : pas un jour sans intervention de cette « voix » sociologique, souvent très politisée, dans le concert des déplorations, entre l’élu local, le médiateur, la responsable associative, le grand-frère anonyme et le petit-frère flouté. Mais le sociologue a t-il de vrais clés explicatives sur les événements ? « D’où » parle t-il en règle général ? Son expertise est-elle vraiment neutre ? Les journalistes n’ont-ils pas tendance à lui emprunter son outillage conceptuel ?
La « causalité » est l’un de ces outils. Le principe de causalité est l’un des axiomes fondamentaux de pensée rationnelle. Rien n’advient sans cause ou raison déterminante : par exemple l’eau bout car sa température est arrivée à 100° c. Les sociologues, questionnés sur un certain nombre de phénomènes de violence urbaine ( déprédations diverses, attaques d’écoles, incendies de voitures ), et même parfois sommés de répondre par le jeu de l’impatience médiatique, fournissent tout un ensemble d’explications causales, tout un jeu de chaîne déterminante qui aboutirait logiquement à ces faits. Chacun le fait bien-entendu depuis le champ de sa spécialité sociologique. Jean-Marc Stébé ( Le Monde 11/11/2005 ) estime que le « terreau » de la crise est l’abandon par Jean-Louis Borloo de médiation dans les quartiers. Fabien Jobart ( L’Humanité 12/11/ 2005 ) incrimine la police qui « cristallise » à ses yeux la discrimination ; même si Gérard Mauger dans la même édition du quotidien communiste souligne l’hétérogénéité de la « banlieue » il n’en souligne pas moins que tous ces jeunes sont « solidaires » face à une « ségrégation de classe ». Et c’est là occulter la cohorte des sociologues qui accusent dans le désordre Sarkozy, les séquelles du colonialisme, l’urbanisme des 70’s, et la pensée libérale. Un article non-signé ( Le Monde 5/11/2005 « Un petit Mai 68 des banlieues » ) appelait même à la transformation possible de ces jeunes d’« objets d’étude sociologique » en « citoyens ».
Et si tout le problème était précisément là… à trop vouloir les considérer comme un groupe homogène ne passons-nous pas à côté de ce qu’ils sont véritablement, des individus avec un libre-arbitre, la maîtrise de leurs choix et de leurs actions. Et par-là même, au-delà de droits, avec des devoirs et des responsabilités ? Les « sciences humaines », dans leur explication des violences urbaines ne passent-elles pas à côté de l’homme ?
Deux problèmes se posent au fond : la causalité des sociologues est une « causalité flasque », car elle est toujours simplificatrice et souvent irrespectueuse de l’impératif épistémologique de vérité. Les phénomènes de violence urbaine relèvent en réalité d’une logique multi-causale complexe, qui dissout mécaniquement les responsabilités entre les acteurs impliqués. A l’inverse de ce que défendent certains sociologues récemment médiatisés ( dont le discours a été simplifié par le filtre médiatique j’en conviens ) la responsabilité de cette flambée de violence ne peut être précisément déterminée par un facteur unique ( qui relèverait de la politique ). Les jeunes concernés ont d’ailleurs été rapidement ramenés à la réalité des faits lorsque certains d’entre eux ont été jugés devant les tribunaux : c’est leurs actes individuels qui étaient jugés, leur volonté libre, et non la main invisible de la ségrégation sociale et du « malaise des banlieues » tenant le cocktail Molotov. Ensuite à trop développer ces discours psychologiques et sociologiques sur l’actualité ( dissolvant la volonté individuelle et libre respectivement derrière l’inconscient et la société ) nous prenons un risque évident de passer à côté de l’humain dans toute la richesse de son individualité.
Galilée : faut-il sauver les phénomènes ?
La sociologie : sport de combat comme disait malicieusement le grand Bourdieu, ou bien « sport national » chez ses petits épigones ? Le problème de la prédominance de ce discours sociologique-explicatif dans les médias est de première importance car il a tendance à déteindre sur les journalistes eux-même et à transformer certains reportages en une vulgate sociologique compassionnelle, moralisante, emprunte de bons sentiments et d’un paternalisme insupportable. Nous devons nous demander à la manière de Galilée étudiant le système copernicien : ce dernier est-il vrai ou ne fait-il que « sauver les phénomènes » ? Les sociologues détiennent-ils la vérité sur les événements ou bien tout en sauvant simplement les phénomènes nous passent-ils un baume médiatique apaisant et bien-pensant qui offre un angle ( partiel et partial ) sur ces événements ?
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