Dimanche 22 octobre 2006

En mai 1959, pour fêter son 500ème numéro, la fameuse revue « Science & Vie » proposait à ses lecteurs un récit de prospective titré « La vie en l’an 2000 ». « L’an 2000, cela paraît loin, ce ne l’est pourtant pas plus que 1920 de 1959… »


 

Couverture du n°500 de Science et Vie. 1959

 


Extraits du texte de Paul-Jacques Quermont…

René Lachaume – nationalité européenne, né à Paris-Ouest en 1963 – se lève  cinq jours par semaine à 10h. Car, en l’an 2000, l’automation et la rationalisation du travail ont porté la semaine ouvrable à 12h. Sa toilette est bien plus brève que l’était celle de son grand-père : une lotion spéciale dissout en quelques instants les barbes les plus rétives. Pour s’habiller, M. Lachaume n’a qu’à passer l’une des trois combinaisons isolantes, indémaillables, « insalissables » et inusables qui composent la plupart des gardes-robes masculines. Il prend son petit déjeune en compagnie de sa femme et de ses enfants, Pierre, Sylvie et Luc. Ils observent un peu distraitement le programme d’informations diffusé sur leur écran plat de la TV européenne ; depuis l’accord établi entre les Etats-Unis d’Europe et les Etats-Unis d’Asie, la femme Lachaume peut suivre aussi les émission de TV Pékin ; les relais internationaux fonctionnent bien, mais les programmes chinois sont ennuyeux. Aussi, tout le monde se rend-il  de bon gré  au désir du cadet, Luc, qui veut capter l’émission scientifique spéciale du satellite Alpha.

 

Maison-dome "à la Fuller"

Paris-Ouest s’étend à plus de 100 km de l’ancien Paris ; c’est un district boisé rationnellement, et c’est le seul où l’on ait le droit de construire des pavillons individuels. Traditionaliste, comme beaucoup de ses compatriotes, M. Lachaume n’a pas voulu des maisons hémisphériques inventées en 1950 par l’américain Buckminster Fuller, et dont on voit encore quelques spécimens en France ; c’est en URSS qu’elles ont eu le plus grand succès. Il s’est fait construire une villa de deux étages d’un style dépouillé et dont tous les murs extérieurs sont en vitral, sorte de verre très dur, opaque de l’extérieur, transparent de l’intérieur et filtrant.


La construction de cette villa n’a duré que 48H, grâce à l’application des procédés inventés aux environs de 1950 par l’architecte français Jacques Couelle : on construit d’abord une structure de tubes d’acier comprenant tout le système « nerveux » et « circulatoire », eau, gaz, électricité, tout-à-l’égout ; puis des cloisons en fusée-céramique ( composées de briques en forme d’épi de blé s’emboîtant les unes dans les autres ) ont habillé ce squelette, un mélange de mortier et de résine polyester isolante a été appliqué au pistolet et a séché en deux heures.

(A Paris-Ouest) l’électricité est fournie par une centrale souterraine autonome, installée à 15 M sous terre, sous de grands terrains d’horticulture ; c’est une centrale du modèle classique de 1975, modèle qui n’est pas près de changer ; sa source d’énergie est la tourbe de Bretagne. Ce vieux combustible est placé dans des cuves en acier inoxydable où des cultures bactériennes la transforment de façon continue en gaz.

M. Lachaume évoque parfois les querelles qui ont déchiré le monde industriel et savant lors de cette révolution de l’énergie ; il décrit avec amusement la grande consternation de certains atomistes lorsqu’on a formé les centrales à fusion qui fonctionnaient déjà, mais dont les accidents paraissent trop redoutables. Ces centrales sont, néanmoins, toujours entretenues comme réserves de guerre : en cas de conflit leur énergie quasi-illimitée étendrait au-dessus de la région parisienne une barrière potentielle qu’aucune particule et qu’aucun rayon ne pourraient franchir. Le cauchemar atomique n’existe plus.

 

Métro "Sprague" en service dans les années 50 à Paris.

M. Lachaume se rend à son travail, à Paris-Central, à 10 heures. Il prend le métro. Il doit ce métro aux ingénieurs russes et américains. Aux Russes, parce que ce sont eux qui ont découvert, en 1958, que l’eau irradiée de rayons gamma devient un solvant extrêmement puissant et dissout, en particulier, toutes les roches avec la plus grande facilité ; aussi, en l’an 2000, le percement de tunnels est-il devenu un jeu d’enfant. Il doit aussi ce métro aux Américains parce que ce sont eux qui ont mis au point le métro, capable de filer dans un tunnel vide à la vitesse de 225Km/h propulsé par des impulsions à haute fréquence provenant d’électro-aimants, ce métro est incroyablement confortable et silencieux.

M. Lachaume songe quelquefois que son père prenait l’auto pour aller à Paris, c’était alors une voiture à essence ; mais, depuis 1975, Paris-Central a été interdit aux automobilistes. En conséquence, le taux des maladies nerveuses dans la région parisienne a diminué de 75%, l’air s’est considérablement assaini et l’on a pu, ainsi, sauver de la destruction les monuments historiques de la capitale, qui commençaient à être dangereusement rongés par la maladie de la pierre ( en 1960, par exemple, un quart des statues parisiennes avaient perdu leurs extrémités et leurs têtes ). A Paris, désormais, on marche. Le climat de la région parisienne, comme celui de toutes les grandes villes du monde, est rigoureusement contrôlé par des machines projetant dans l’air des particules électriquement chargées ; la pluie ne tombe plus que de 2 à 6 heures du matin.

La ville s’est partiellement dépeuplée ; les deux tiers de ses habitants d’autrefois ont émigré à la compagne dès 1980 ; seuls les célibataires et les couples sans enfants peuvent obtenir la permission d’y résider. Les grandes affaires commerciales et industrielles se sont déplacées dans les districts ; ne restent au centre de Paris que les ministères, les musées, les principaux théâtres, les grandes maisons d’édition, le centre de la TV française.


Telex "vintage"


(… ) la firme de M. Lachaume ( spécialisée dans le commerce des matières insonorisantes, puisque le silence est la grande passion de l’an 2000… ) n’écrit plus à ses fournisseurs comme elle le faisait il y a 30 ans, en 1970. Ses dactylos tapent sur un clavier de téléscripteur un message qui s’imprime immédiatement chez les destinataires de Lyon ou de Bruxelles. Quant à Mme. Lachaume, elle peut prendre des nouvelles de la santé de son père, qui habite al nouvelle forêt des Causses, par télécom.

Le problème de la fin du monde , étroitement lié à celui de sa surpopulation,  a cessé d’obséder savants et politiciens depuis l’application des systèmes de contrôle des naissances par la Convention internationale de Bombay  en 1987. La population de la terre ne dépassera plus quelque trois milliards. (…)  Le reboisement du Sahara a également permis de reconquérir des territoires jusque là stériles ; à chaque printemps, depuis 1980, les vertes collines du Sahara embaument le parfum des orangers et des pommiers en fleurs.

Les gouvernements apportent donc, en l’an 2000, un grand soin à protéger les systèmes nerveux de leurs sujets : l’étalement obligatoire du travail, trois mois de vacances par an, la suppression des bruits des villes par l’emploi obligatoire de véhicules silencieux, l’interdiction des publicités agressives visuelles et sonores aussi bien que des films trop violents à la télévision – les cinémas ont disparu – un contrôle des informations destinée à éviter des anxiétés ou des paniques injustifiées, tout cela enfin a rendu la vie beaucoup plus facile aux citadins du XXI ème siècle naissant.


Jolie ménagère des années 50...

C’est vers 15 heures que René Lachaume rentre chez lui, et c’est à la même heure que ses enfants quittent l’école. Mme. Lachaume a, depuis le matin, fini son ménage : l’aspirateur électrostatique, la lessiveuse à ultra-sons, et, d’une façon générale, la simplicité du mobilier lui permettent d’achever touts les jours ses travaux en une heure. Il reste donc aux Lachaume, comme à tous leurs contemporains, de grands loisirs. Ce sont d’étranges loisirs, selon l’ancienne optique de leurs parents. Ils sont consacrés, en grande partie, à l’étude.

 « Science et Vie » - l’un des rares périodiques qui ait survécu au bouleversement de la presse aux environs de 1985, quotidiens  et magazines ayant été définitivement battus de vitesse par les développements de la télévision, « Science et Vie » a publié l’autre mois une extraordinaire interview : celle de la commission d’ingénieurs des Etats-Unis d’Europe et d’Amérique. Il est dit que c’est entièrement par antigravitation que les éléments de la superstation interplanétaire Gamma seraient expédiés à l’altitude de 10.000 Km au-dessus de la Terre, soit deux fois plus loin que les satellites Alpha et Beta.

Ce n’est pourtant pas que les gens de l’an 2000 soient parfaitement heureux. D’abord, le peu de marge laissé à leurs initiatives personnelles par la systématisation de la Société les déprime un peu : personne n’a plus le droit d’être malade et de ne pas appeler le médecin ; on ne peut plus se marier librement, et l’union livre a été définitivement et mondialement proscrite. La naissance d’un enfant qui n’aurait pas été prévue et autorisée par le Ministère de la population poserait des problèmes tellement compliqués que peu de couples, mariés ou non, s’y laissent entraîner. (…) Ensuite, s’ils sont libérés de l’angoisse atomique, les citoyens de l’an 2000 sont désormais en proie à l’angoisse cosmique.


Alors, pas de voiture volante en l'an 2000 ?


La rationalisation de l’existence a eu des conséquences prévues par les psychologues et les sociologues du demi-siècle : d’abord une considérable renaissance du sentiment religieux ( personne, par exemple, ne s’est étonné de ce que les deux satellites Alpha et Beta comprennent des chapelles, et, parmi leurs équipages des « aumôniers de l’espace » ) ; ensuite, on enregistre un considérable regain d’intérêt pour les phénomènes parapsychiques.


(C) Science et Vie, 1959.

par Apocoloquintose publié dans : philosophie
Dimanche 22 octobre 2006
Steevy encule Loana.

Nan...je plaisante...



Sur cette image la très blonde Loana tente de broyer Steevy Boulay entre ses très gros bras musculeux !


Militons pour la démission de Steevy de France TV... boutons le hors du service public audiovisuel payé par nos impôts....





Steevy Boulay, blue on blue...


Soutenons les terroristes qui ont enlevé Bourriquet :



par Apocoloquintose publié dans : medias
Dimanche 22 octobre 2006

Yves Mourousi encule

Laure Adler.

 Ou l'art de poser sa fesse droite sur le bureau d'un socialiste.



Par François-Xavier Ajavon.

 

Ah ! Comme ce cher Yves Mourousi manque à notre paysage audiovisuel français – et si cruellement ! Où est son irrévérence, son impertinence, et ses énormes couilles ? Car demander à  Mittrrand s’il est « chébran » en posant une fesse sur l’auguste bureau présidentiel, c’est montrer une forme de savoureuse hardiesse, mais surtout c’est avoir  tout compris au  journalisme et au socialisme. Car la seule préoccupation de la gauche caviar des 80’s n’était-elle pas de savoir si elle était hype, chic et smart ? Branchée quoi. Donner un ministère à Bernard Tapie c’est pas chébran, ça ? Ben si, dans le contexte. Inventeur de l’information spectacle à la française – certes – mais aussi d’une forme de trash télévision avant-gardiste, Yves Mourousi n’hésitait pas à se  foutre du monde et de lui-même. N’avait-il pas arboré un casque de BTP au moment du rachat de son employeur par Bouygues. Au même moment Cabu signait l’arrêt de mort de l’émission « Droit de réponse » par un mémorable  dessin diffusé à l’antenne : « des maisons de maçon, des ponts de maçon, une télé de … ».


 


TF1 en force !


A l’heure de la pseudo irrévérence télévisuelle généralisée, où l’impertinence est devenue un impératif marketing, un produit, tu nous manques, Yves ! Car il y a impertinence et impertinence. Que penser de la partialité politique de gauche des auteurs des Guignols de l’info de Canal Plus, si ce n’est qu’elle n’est plus qu’un produit dans le vaste système économique et financier du groupe multinational Vivendi Universal. Quelle impertinence est vraiment possible, vraiment authentique, dans ce système où toute critique des valeurs devient produit commercial, produit de grande consommation, produit de masse ? Symptôme inquiétant d’une classe moyenne complexée, gérant mal l’articulation de ses convictions gauchistes et de sa réalité quotidienne bourgeoise, Les Guignols de l’info vivent la même dualité : anti-chiraquienne et altermondialiste,   bien moins   par conviction que par intérêt marchand. L’histoire de Canal Plus est à cet égard intéressante : puisque si elle fut la première chaîne privée française, née en 1984, ce fut sous l’impulsion directe de François Mittrand qui en fit son joujou télévisuel en plaçant à sa tête pour plus de dix ans son ami de toujours, le grand capitaliste Rousselet, patron des taxis G7. Du taxi à la télé de gauche il n’y a qu’un pas, et tonton lui permet de le franchir allègrement.


Mourou ( à droite ), Gainsbourg ( à gauche ) et Thierry Le Luron ( brushing )


Tu vois, Yves, Jo le taxi passait enfin à la télé, et mettait à l’antenne des émissions politiques stratégiques, comme ces satanés Guignols qui n’hésitent toujours pas à prendre partie politiquement au gré de l’actualité - tel un média d’opinion qu’ils ne sont pas sensés être…  Et ne parlons pas de la rédaction de I-Télévision, filiale de Canal Plus, dirigée par un ancien d’Actuel et de Libération, outrageusement tiers-mondiste, bobo et gauchiste.


 



Ah !, Yves, il y a des choses qui me font rire doucement. Tu as été directeur des programme de RMC au début des années 90, la radio c’est un secteur que tu connais bien. Regarde ce qu’est devenue Skyrock, la radio rap… Bel exemple de marchandisation  d’un discours  révolutionnaire et anti-conformiste. Radio des jeunes des cités, radio d’une France d’en bas supposée, radio des black-blanc-beur d’après le périphérique, Skyrock déverse à longueur d’antenne des tombereaux de haine : contre la France, la Police, les Institutions, le Ministère de l’intérieure, la finance, l’école et toute forme d’autorité… mais au nom de quoi ces « Nique la police » répétés ? Au nom de l’esprit rap ?, de l’anticonformisme des ados ?, ou plutôt au nom des annonceurs de cette radio friquée parfaitement dépendante de cette manne publicitaire  ?  D’ailleurs ce fut pour sauver ce réseau passablement ringard d’un déclin économique prévisible, que son propriétaire d’alors lui donna une orientation « rap et cités » et non par philanthropie et amour de la différence-et-des-minorités-opprimées-issues-de-l’immigration-à-cause-de-l’empire-colonial-français-qu’est-vraiment-pas-gentil-avec-les-pauvres.


D’ailleurs cette voix des cités, sur ces dix dernières années, a successivement appartenu au groupe Lagardère, au fond d’investissement Morgan Greffell Private Equity puis à la Deutsch Bank. 


Ah ! la belle révolution d’outre-périphérique, nique la police quoi, avec un fond de pension british et le premier financier schleu ! Bravo !


La belle Laure se fait une thèse en 9X9, avec ses lunettes de soleil...

Et Laure Adler ? Chépa… c'était pour le titre. Malgré tout le confort moderne, les lunettes de soleil griffées et l'intelligence mondaine, je l’ai jamais aimé cette fille…



Yves Mourousi, en présentateur tv dans le film "Deux heures moins le quart avant JC"...


Yves… reviens… ils sont devenus fous !!!!

 

Fxa

 

par Apocoloquintose publié dans : medias
Samedi 21 octobre 2006
Encore un article inédit... au troisième degré... et encore !
Nota : les notes très pseudo-savantes, liées à cet article, ont été sucrées pour cause de publication online, désolé...



L’amour ou l’avenir

d’une illusion


( Par où je démontre pourquoi l’amour est un mythe destiné à nous faire consommer un maximum d’antidépresseurs et d’anxiolytiques ).



Par François-Xavier Ajavon.

Je sors quelque peu, ici, de mon domaine de prédilection habituel, la pensée antique : ce n’est donc pas en spécialiste que je vais m’exprimer sur l’amour ( en existe-t-il d’ailleurs de ces spécialistes en dehors des poètes et des prostitué(e)s ? ). Mon discours ne sera pas ici celui d’un hypothétique expert es-philosophie-de-l’amour, cherchant à imposer son point de vue avec toute l’arrogance de l’expertise, mais le discours presque primitif d’un homme de son temps, avec son misérable petit « Je » pris dans le jeu vaguement nauséabond des pressions contradictoires de la société moderne. Une pathétique contradiction, de grande amplitude, entre la réalité des relations humaines telles qu’elles peuvent parfois nouer par un hasard de faussaire le destin des amants, et la débauche sexuelle médiatico-publicitaire qui semble schématiser jusqu’à l’absurde un écrêtement par le marketing de toutes nos libidos. 

Posons d’abord cela : j’ai la conviction intime que l’amour n’existe pas, que c’est un concept diffus qui ne veut strictement rien dire tant il vise de champs apparemment antinomiques et éloignées ( depuis la ferveur du chrétien face à l’image du Christ, jusqu’à la jouissance simulée de la dernière pornstar à la mode, en passant par le rapport qui se lie de nous à nous-même dans l’amour-propre ) ; l’amour est une sorte de mot-clé nodal de notre imaginaire, qui comme beaucoup de mots-clés est aussi un mot-piège, qu’il faut dénoncer et dont il faut apprendre à se débarrasser tout à fait après en avoir saisi les mécanismes sous-jacent et la réalité de processus. Afin de nourrir le débat sur l’aspect illusoire de ce sentiment très surfait je voudrais vous présenter deux points de vue scientifiques qui, à des niveaux différents, nient la réalité même de l’amour et sa pertinence de concept – et croyez bien que je souhaite sincèrement que cela puisse éviter bien des douleurs à tant de ces âmes mélancoliques qui peuplent les romans de Michel Houellebecq, qui nous sont à tous si familières, et qui tendent à façonner le spleen propre à notre génération. 

Essayons de comprendre pourquoi l’amour – qui semble pourtant nous manquer à tous dans des proportions variables – est une simple illusion conceptuelle, qu’il n’existe pas ni n’a jamais existé, qu’il est un vulgaire épouvantail romantique visant à nous faire consommer un maximum d’anxiolytiques et d’antidépresseurs, et qu’il n’est finalement qu’un mythe.


L’amour entre mythes et mystifications.

Pourquoi un mythe ? Je vous épargnerais l’analyse de cette boutade trop connue de Schopenhauer que je cite de mémoire : "la passion amoureuse est une ruse de la nature pour assurer le salut de l'espèce" ; mais il faut bien admettre que nous sommes en droit de soupçonner la passion amoureuse, l’amour dans son sens le plus romantique, d’être sinon une ruse, du moins une fiction humaine destinée à poétiser nos vies réglées par les impératifs de la nature et de la société. Je vais faire une brève incursion chez Platon pour souligner cela, mais brève rassurez-vous, car j’ai promis de ne pas trop m’exprimer depuis ma chère Grèce ancienne dans le cadre de cet article. Dans Le Banquet Platon tente d’approcher la notion d’éros par plusieurs mythes successifs ( dont le fameux mythe de l’androgyne rapporté par Aristophane et le mythe de la naissance de l’amour – fils de Poros et Pénia, abondance et pauvreté ), mais il n’aborde pas directement la question dans le cadre d’un discours spéculatif construit et tout se termine, à la fin du dialogue, avec l’arrivée d’un Alcibiade magnifique mais saoul, manifestement amoureux de Socrate, dans ce qu’un commentateur a appelé une joute érotique. Pourquoi n’apporte t-il pas de solution à l’énigme amoureuse ? Certainement parce que c’est une mauvaise question, et qu’éros ne recouvre pas totalement les champs de la sexualité, de l’amitié entre garçons ( dans ses spécificités grecques ), et de la philia pure.




Buste de Platon



Platon s’est encore intéressé à la question de l’amour, notamment dans la République. Nous avons montré ailleurs que son système politique impliquait un système de contrôle eugénique des naissance très structuré qui – évidemment – ne laisse aucune place à la contingence des sentiments. On ne tombe pas amoureux dans Callipolis, on aime le Bien, la vertu, et l’on se reproduit pour la cité. Dans cette perspective politique, l’amour va se retrouver encadré par la loi : les individus jugés les plus aptes auront une sexualité artificiellement favorisée en vue de l’amélioration de l’espèce humaine peuplant la cité idéale. Cette accentuation stratégique de la sexualité des individus les plus excellents conduit à diverses mesures pratiques, dont  la mise en place de fêtes pseudo-religieuses ayant pour finalité d’organiser les unions les plus profitables pour la communauté ( qu’il faut aussi comprendre comme un génos, comme une race au sens archaïque )  « …où nous rassemblerons fiancés et fiancées, avec accompagnement de sacrifices et d’hymnes que nos poètes composeront en l’honneur des mariages célébrés ». Une autre mesure de ce type tend à instrumentaliser l’acte sexuel, et à en faire une récompense gracieusement accordée par l’Etat aux meilleurs « Quant aux jeunes gens qui se seront signalés à la guerre ou ailleurs, nous leur accorderons, entre autres privilèges et récompenses, une plus large liberté de s’unir aux femmes ». Cette manipulation sociale à finalité eugénique rentre dans la perspective d’une politique « pré-machiavéliene » où la fin justifie les moyens : toute manipulation ainsi que toute dissimulation est positive si elle assure la mise en place d’une législation eugénique solide. Ainsi, Platon institue par la législation de pseudo-coutumes, aménageant une couverture parfaite à sa machine    eugénique  : « …nous organiserons (…) quelque ingénieux tirage au sort, afin que les sujets médiocres qui se trouveront écartés accusent, à chaque union, la fortune et non les magistrats ».

Inutile de préciser que l’amour romantique n’a vraiment pas sa place dans cette pensée politique idéaliste qui se donne pour but d’organiser un peu le désordre des relations humaines et de les structurer suivant les lois rationnelles fortes.  Mais quittons la Grèce, car nous avons compris par ces quelques illustrations plaisantes, je crois, que l’amour est au mieux un mythe et au pire une mystification.

La neurobiologie et la sociologie nous apportent deux arguments intéressants visant à reléguer l’amour au magasin des accessoires ; nous allons les exposer et tenter de tirer les conclusions qui s’imposent sur le plan philosophique.  Chaque discipline scientifique cherche à apporter sa vision des choses concernant l’amour, et la question semble inépuisable : on nous présente à longueur d’année des théories variablement sérieuses sur l’amour expliqué par la chimie, les odeurs corporelles, les cycles lunaires ou par l’organisation singulière de l’imaginaire des jeunes-filles en fleur : les essayistes, journalistes et romanciers s’en donnent à cœur joie.

Nous avons retenu deux hypothèses, rattachées à des champs disciplinaires très éloignés, qui permettent d’avancer sur le chemin du démantèlement de la question de l’amour - à la fois illusion, mythe et mystification. 


La fidélité du campagnol des plaines du Middle West. 
( La déconstruction neuro-biologique du concept d’amour ).

De récentes recherches scientifiques en neurobiologie, dont il y a eu notamment des échos dans La Recherche et une publication du CNRS, explorent et dé-poétisent enfin le phénomène amoureux. L’amour n’est donc plus la chasse gardée des psychologues ou des poètes, il fait maintenant l’objet d’un discours scientifique structuré visant à en comprendre rationnellement les mécanismes et processus. L’anthropologue et psychologue évolutionniste américaine Helen Fisher, de l’Université de Rutgers notait récemment que trois processus expliquaient ce que nous observons phénoménologiquement de l’amour  :

« J'ai  déjà  proposé que l'évolution a doté les humains de trois différents   réseaux  neuronaux   ou   systèmes  pour  la  séduction ,l'accouplement, la reproduction et le parentage : la pulsion sexuelle, l'amour romantique et l'attachement. La pulsion sexuelle, c'est-à-dire la  recherche  de  la  gratification  sexuelle,  est  associée avec la testostérone  et  ses réseaux associés du cerveau chez les deux sexes. L'amour   romantique,  qui  se  caractérise  par  l'extase,  l'énergie débordante,   la   fixation   de   l'attention   sur   un   partenaire d'accouplement  préféré,  les  pensées  obsessionnelles, et  un désir insatiable pour lui ou elle, est associé avec une activité plus élevée de la dopamine, et probablement aussi avec des niveaux plus faibles de sérotonine.   L'attachement,   les  sentiments  de  calme  et  d'union émotionnelle  avec  un  partenaire  à  long  terme,  est  associé avec l'ocytocine et la vasopressine, et leurs circuits neuraux. » .





La grande question que pose Helen Fischer est donc « Pourquoi nous aimons ? ». Le découpage, ou démantèlement du concept d’amour en plusieurs tronçons analysables séparément est un choix méthodologique déterminant, puisqu’il nous permet d’isoler ce que la tradition a considéré de plus noble dans le sentiment amoureux ( le partage et l’attachement ), de ses expressions les plus triviales ( la pulsion ou l’obsession sexuelle ). Isoler l’attachement dans le concept d’amour est une avancée philosophique de premier plan, dans le sens où l’attachement est intelligible car mesurable. On peut, certes, mesurer la pulsion sexuelle par l’analyse de diverses hormones neuronales ( testostérone et dopamine ), mais cet aspect de l’amour ne permet pas de rendre compte des usages les plus variés de ce terme dans son champ sémantique courrant, depuis l’amour maternel jusqu’à la ferveur religieuse. Il serait abusif de dire que le sexe est un détail de l’amour, mais il faut convenir du fait que la plupart des expressions de l’amour se passent de la relation sexuelle. C’est pour cela que l’attachement est une notion beaucoup plus utile.

Des recherches américaines en neurobiologie et zoologie ont démontré à partir d’expérimentations sur des campagnols ( petit mammifère de la taille d’une souris ), comment deux hormones neuronales étaient impliquées dans le processus de l’attachement : l’ocytocine, vecteur de l’attachement féminin et la vasopressine, vecteur de l’attachement masculin. Olivier Postel-Vinay a proposé une récente synthèse de ces travaux dans La Recherche : « Les mœurs du campagnol des plaines ont été passées au peigne fin depuis les années cinquante par l’américain Lowell Getz de l’Université d’Illinois, qui les a étudié sur le terrain pendant quarante ans. ». Il a observé notamment un phénomène d’attachement chez ces animaux, au-delà de la sexualité reproductrice : « La femelle impubère se choisit un mari après force reniflements. Ce choix la met en chaleur. Ils copulent plus de cinquante fois pendant trente à quarante-huit heures. Après quoi ils restent ensemble, le plus souvent jusqu’à la mort. Le mâle partage le soin aux enfants. La femelle et le mâle gardent leur territoire et agressent les intrus. Comment expliquer ce comportement ? ». D’autres chercheurs se sont engagés dans la voie de ce questionnement sur les processus neurologiques de l’attachement, notamment l’équipe de Larry Young à l’Univresité Emory d’Atlanta qui a publié récemment un article de synthèse assez technique dans Nature.

Mais revenons à nos chers campagnols. Chez les mâles, donc, la vasopressine joue un rôle déterminant dans l’attachement à la femme et aux petits. L’article de La Recherche fait le point : « Les récepteurs de la vasopressine ne sont pas concentrés dans les mêmes aires cérébrales chez les monogames et chez leurs cousins opportunistes. L’équipe de Larry Young a montré qu’en transférant dans une aire bien précise du cerveau de ces derniers, le palladium ventral, le gène codant ce récepteur, on conférait à ces mâles aux mœurs dissolues une soudaine préférence pour la monogamie. ». Chez les campagnols ( des plaines ) femelles, c’est l’ocytocine, un peptide relativement proche de la vasopressine, qui joue un rôle dans l’attachement. Ainsi, « chez le mâle comme chez la femelle campagnols monogames, la formation du couple tient à l’action d’un neurotransmetteur qui s’exprime dans une aire bien précise du cerveau. ». Reste à savoir si ces données sont extrapolables chez les humains.







Une équipe de neurobiologistes de l’University College de Londres a montré des liens profonds entre les sentiments amoureux et maternels, grâce à une expérience menée sur des jeunes-gens vivant un « grand-amour » depuis peu ainsi que sur des mères de famille. L’analyse de leur activité cérébrale, mise en évidence grâce à l’imagerie à résonance magnétique fonctionnelle, a montré des réactions relativement proches lorsqu’on leur présentait des photographies de leur partenaire amoureux ou de leurs enfants. « Les aires activées par l’amour passion et celles activées par l’amour maternel sont peu nombreuses, et beaucoup se recoupent (…) On retrouve chez l’homme, bien que de manière plus diffuse, le lien organique observé chez les campagnols entre l’attachement maternel et l’attachement pour le partenaire ».

Par le biais de ces diverses observations et expériences scientifiques l’amour n’est pas détrôné de son promontoire romantique, mais il devient tout simplement intelligible rationnellement, notamment par sa réduction à la notion d’attachement. Cette dernière permet aussi de comprendre l’amour dans la perspective plus large du lien social : « L’amour passion et l’amour maternel sont des ciments du lien social. Mais c’est aussi le cas de l’attachement amical, de ce que les chrétiens appellent l’amour du prochain, voire l’attachement à des valeurs, à des idées. ».  Reste à savoir quelle est donc la fonction de l’attachement « amoureux » ? Les chercheurs apportent, entre autres, une réponse intéressante : l’attachement est une forme de gestion du stress. « De fait, chez les campagnols monogames, le mâle est soumis à un stress forcé ( on l’oblige à nager pendant dix minutes ) ou à une injection de corticostérone ( l’hormone du stress par excellence ), cherche immédiatement après à nouer un lieu durable avec une femelle. ».
Cette approche neurobiologique nous permet surtout de saisir une part essentielle du fonctionnement de l’amour passion, expression visible - parmi d’autres - de l’attachement noué entre les individus grâce à un jeu d’hormones cérébrales.

Mais Olivier Postel-Vinay, l’auteur de cette synthèse, est rapidement confronté aux limites de cette approche neurobiologique de l’amour, réduit à l’attachement, et pense pouvoir dégager l’espace nécessaire au romantisme des rencontres humaines, aux contingences apparentes :  «…le temps paraît encore bien éloigné où la science pourra répondre à la question de savoir non, ‘pourquoi non aimons’, question à laquelle une réponse assez générale pourra sans doute être apportée, mais ‘pourquoi je suis tombé amoureux de cette personne-ci, et non d’une autre’. On respire ». Emouvant vertige du journaliste scientifique confronté au modèle explicatif auquel il se « coltine »… Il respire, donc, Olivier, à l’idée que le romantisme de l’amour est préservé dans les plis supposés des limites de la science. Moi je commence à faire un peu d’asthme, j’étouffe… Car ce serait ignorer, ici, la sociologie, qui prend naturellement le relais explicatif du phénomène amoureux.

Nous n’aimons pas au hasard, c’est une évidence – et chacun le sait intimement dans la marge de choix que lui laisse sa situation. Même si les mariages arrangés, nouant entre eux moins des individus que des familles, ont été en net déclin ces dernières décennies, on ne peut pas nier que l’homogamie sociale – observable au quotidien par chacun de nous – soit à l’œuvre dans le choix du conjoint. Avec la fin des mariages arrangés nous avons gagné une liberté apparente dans le choix du conjoint, car une régulation sociale est toujours à l’œuvre – et le romantisme amoureux du coup de foudre, à la fois soudain et contingent, est une mystification destinée à faire croire aux jeunes-gens qu’ils aiment des individus alors qu’ils aiment des représentations sociales.


Grandeur et décadence des bals populaires
( La déconstruction sociologique du concept d’amour ).

Nous ne chercherons pas ici à commenter les derniers travaux sociologiques et démographiques sur la question du mariage ( et par conséquent de l’amour ), nous nous limiterons à évoquer simplement le plus significatif d’entres eux et qui marqua durablement la discipline pour les décennies qui suivirent : Le choix du conjoint – Une enquête psycho-sociologique en France. L’auteur, Alain Girard ( 1914-1996 ), co-fondateur de l’Institut National des Etudes Démographiques, a un parcours atypique et attachant : d’abord professeur de lettres dans un lycée d’Evreux, bibliothécaire à la Bibliothèque Nationale, puis responsable du département « Psycho-sociologie » de l’INED. Soucieux d’étayer son travail de sociologue par des données chiffrées, et soucieux de donner sens à ses travaux démographiques par une analyse sociologique poussée, il s’est notamment attaché à démontrer le déterminisme social relatif des unions amoureuses.

Dès sa préface le socio-démographe annonce clairement la couleur et commence son travail minutieux de démystification de l’amour-passion romantique et de l’illusion de ce que nous appelons en langage trivial un « coup de foudre » : « La répartition  changeante de la population et la croissances des agglomérations urbaines, la mobilité géographique accrue, les occasions plus fréquentes de rapprochement entre les jeunes des deux sexes, et leur plus grande liberté de relations ne font pas que les individus peuvent choisir leur conjoint au hasard. Les possibilités de choix sont en réalité étroitement limitées. Si les mariages ne sont plus « arrangés », ils continuent à subir toutes sortes de pressions extérieures. Il en résulte un  haut degré persistant d’homogamie sociale et culturelle entre les conjoints. En langage familier, la réponse à la question « qui épouse qui ? » est que « n’importe qui n’épouse pas n’importe qui ». L’étendue du champ des éligibles se situe pour chacun dans l’espace très restreint où il a grandi et où il se meurt. ».

Se basant sur des enquêtes démographiques et statistiques Alain Girard observe que les couples se forment en fonction de déterminations socio-géographiques précises et identifiables. Les jeunes-gens se marient entre voisins, dans leurs univers socio-professionnels respectifs, dans les cercles de connaissances de leurs parents, et le hasard ne laisse pas de place aux contingences de la passion. Concernant une analyse statistique des mariages en Belgique, en 1962, il constate qu’en dépit des conditions de vie moderne, l’homogamie est dominante, en Belgique ( comme en France ), et que la similitude entre conjoints est toujours plus forte que ne l’exigerait une distribution des unions au hasard. Les échanges entre milieux sociaux, religieux, et surtout géographiques demeurent peu fréquents.

Mais Alain Girard ne s’intéresse pas qu’au mariage lui-même ( qui est un fait social qui peut être parfaitement dénué d’amour ), il vise plus largement le choix du conjoint : « La relation sexuelle entre les jeunes, qu’elle débouche ou non sur le mariage, et elle y aboutit le plus souvent, ne s’établit pas autrement que le choix du conjoint. Le hasard, au sens commun du mot, ou les circonstances fortuites, ne jouent pas hors des contraintes extérieures, géographiques et sociales, qui tendent à rapprocher de individus dont la personnalité n’est pas indépendante de leurs origines, ni de leur éducation. L’élection amoureuse, de plus en plus présente aujourd’hui dans le choix du conjoint, obéit à des déterminisme inaperçus peut-être des individus, mais qui résultent de la structure  même de la société. ( … ) Election amoureuse, et choix du conjoint, sont une même démarche, hautement sélective, où la liberté s’exerce dans le cadre étroit de la stratification sociale. ».

Je crois que l’on n’a pas suffisamment compris le « coup d’œil » sociologique assez exceptionnel de Girard sur ce que nous pensions être un espace de liberté absolu, de libre-arbitre inaliénable : notre vie amoureuse. Il se trouve qu’il n’y a pas plus déterminé que ce choix là, et nous avons certainement davantage de liberté dans le choix d’un modèle de voiture chez un concessionnaire que dans les relations que nous pouvons avoir l’occasion de nouer avec nos petites partenaires amoureuses. Pour le dire autrement : nous n’avons pas les femmes que nous voulons, nous avons les femmes que mérite le niveau de notre représentation sociale. Ainsi l’amour n’est certainement pas un sentiment universel, transcendant, détaché de la réalité sociale : c’est un artefact parmi d’autres des relations humaines au sein du système de la société. Nous sommes très certainement programmé biologiquement pour la reproduction, et dans ce cadre, comme d’autres animaux, nous cherchons une partenaire – et, dans cette perspective, nous la choisissons en harmonie avec nos options psychologiques et sociales. Le choix du conjoint existe donc, mais dans le champ extrêmement réduit de nos proches et de ceux que nous considérons comme « les nôtres » ( par leur condition sociale, professionnelle, intellectuelle, leurs orientations politiques et aussi de manière au moins aussi significative à leur apparence physique ).

Alain Girard souligne bien l’aspect ultra-limité de notre potentiel de choix amoureux : « De toute manière, et aussi bien pour les garçons que pour les filles, le choix n’est pas illimité, mais au contraire très restreint. C’est ainsi qu’il y a lieu d’interpréter les réponses à une question sur le nombre de personnes avec qui chacun pense qu’un mariage aurait été possible. Compte tenu du caractère des individus, et des circonstances dans lesquelles chacun a pu être placé, ce nombre apparaît en tout état de cause très réduit. En dépit donc d’une liberté de mœurs plus grande qu’autrefois, et du fait  qu’en principe les mariages ne sont pas « arrangés » par les familles, sans intervention des intéressés, cette liberté est plus apparente que réelle.( … ) Ainsi, malgré un libéralisme de principe qui se fait jour dans la conscience collective, un sentiment très profond demeure, qui rejoint et qui sanctionne l’état de fait. (…) C’est finalement parmi de personnes de même milieu que l’on a le plus de chance et qu’il convient de choisir un conjoint, et les possibilités de choix diminuent comme peau de chagrin, s’il faut rencontrer dans son entourage une personne « appariée », quant à l’âge, au milieu professionnel, à l’instruction, aux modes de vie, sans oublier les qualités physiques et morales, et l’attirance des personnes. ».
Ainsi ce que Alain Girard qualifie « d’attirance des personnes », ce bon vieux coup de foudre passionnel, est en bout de liste dans les critères de sélection des conjoints. On ne tombe pas amoureux, on fait un choix social conformément à son profil, au niveau de ses qualités extérieures propres ( richesse, position sociale, éducation, etc. ), et cela dans la perspective d’une sorte de grand « marché » sexuel libéral, ce que Michel Houellebecq a appelé le « domaine de la lutte », où au fond – et nous le savons tous intimement à défaut de l’avouer – nous vivons nos passions d’apparence avec les individus disponibles, c’est à dire les jeunes-femmes ou les jeunes-hommes sur lesquel(le)s la concurrence amoureuse n’a pas déjà pris une option déterminante.

L’amour est donc une escroquerie poétique de premier plan, à laquelle il ne serait pas sérieux d’accorder un bien grand crédit ; d’autant plus que si Alain Girard met le doigt sur la réalité des relations amoureuses ( qui ne sont pas passionnelles mais organisées selon des règles strictes – sociales et psychologiques ), nous pouvons aller plus loin sur ce chemin et faire remarquer que certains facteurs sociaux augmentent la capacité à faire des choix amoureux libres. L’argent et la position sociale sont de ces facteurs déterminants. Ainsi l’amour est avant tout un marché. Philippe Gouillou, de la mouvance evopsy, nous l’a appris récemment dans un livre intéressant et provocateur publié en Belgique : Pourquoi les femmes des riches sont belles, au-delà Nietzsche avait bien remarqué cet état de fait ; et Hérodote lui-même ( désolé de revenir encore en Grèce, mais je suis incorrigible… ) rapporte dans son Enquête d’étranges coutumes anciennes concernant le choix des femmes, d’où l’amour était parfaitement exclus, l’échange amoureux étant réduit à l’échange commercial.



Buste d'Hérodote


Selon Hérodote une législation sur le mariage avait été mise en place à Babylone, et elle reposait sur un principe strictement libéral de marché : les plus riches, premiers servis, pouvaient s’offrir les plus belles conjointes, et les plus pauvres ne pouvaient se payer que ce qu’il restait. Cette législation imaginaire justifiant ce principe libéral inégalitaire par le fait que les riches, toujours en représentation, se devaient d’avoir une belle apparence, et donc avaient toute légitimité pour choisir leur partenaire avec minutie dans la perspective de la reproduction :

« Dans chaque bourg, une fois par an, avait lieu cette cérémonie. On réunissait toutes les jeunes filles qui, cette année-là, étaient en âge de se marier, et on les introduisait ensemble en un même lieu ; autour d’elles se tenait debout une foule d’hommes. Un crieur les faisait lever l’une après l’autre, et les mettait en vente ; il commençait par la plus belle de toutes ; puis, quand celle-ci était vendue moyennant un gros prix, il en mettait aux enchères une autre, celle qui venait après par ordre de beauté. On les vendait pour être épousées. Les riches babyloniens en âge de se marier, surenchérissant les uns sur les autres, faisaient l’acquisition des plus jolies personnes ; les gens du peuple en âge de prendre femme, n’ayant que faire d’un extérieur agréable, prenaient, eux, des filles laides avec une somme d’argent. Car, lorsque le crieur avait fini de vendre les plus belles filles, il faisait lever la plus disgracieuse ou, s’il  y en avait, une estropiée ; et il la mettait en adjudication, à qui acceptait de l’épouser en recevant la somme la plus modique, jusqu’à ce qu’elle fût attribuée à qui s’y engageait pour le moindre prix. L’argent, donc, provenait de la vente des jolies filles…(…) Il n’était pas permis à chacun de marier sa fille à qui il voulait… ».

Même si le schéma semble difficile à adapter à notre modernité, nous ne pouvons nier que le choix du partenaire amoureux, le choix du partenaire sexuel, ou le choix du conjoint se fait selon des règles précises et que rien n’est vraiment laissé au hasard. Que l’argent soit un facteur déterminant, ou que la position socioprofessionnelle des individus le soit, c’est une évidence démontrée par la socio-démographie ; une homogamie sociale est révélée par les études, et l’on constate en regardant de prêt les couples et leurs histoires, qu’ils ne pouvaient en général pas faire autrement que de se rencontrer et de tirer un pacte social de cette union née des rapports de force d’un marché… pas très éloigné, finalement, de ce marché aux bestiaux humains décrit par le vieil Hérodote. C’est cela le « bal populaire » que nous avons choisi pour titre de cette section, lieu emblématique des rencontres rurales ainsi que le montre notamment Alain Girard, et représentation symbolique d’un marché où notre liberté amoureuse s’exerce dans le cadre strict d’une sorte de « pouvoir d’achat », ou pour parler plus précisément d’un pouvoir de séduction qualifié en termes sociaux-économiques.


Pour conclure...
 
Ainsi, nous espérons avoir donné quelques éléments de démonstration à la maxime de La Rochefoucault, selon laquelle « Il y a des gens qui n’auraient jamais été amoureux s’ils n’avaient jamais entendu parler de l’amour » ( Maxime 136 ) : l’amour est une illusion culturelle qui ne trouve pas de fondements réels dans la nature. Au-delà de l’attachement entre les humains ( qui est un concept très valable que l’on retrouve à plusieurs niveaux très significatifs des relations, depuis l’amitié jusqu’à l’amour maternel ) et qui s’explique très vraisemblablement par l’action d’hormones cérébrales ; l’amour passion semble n’avoir pour seule fonction que d’expliquer a-posteriori un système social de marché, où les couples ne se forment pas parce qu’ils s’aiment, mais parce que les conjoints se ressemblent, sont proches ou encore – peut-être un phénomène plus moderne – se projettent dans l’autre jusque dans ses différences les plus manifestes.

En conséquence, l’amour n’est pas un concept intelligible et digne d’intérêt.
Il est donc temps de passer à autre chose.



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par Apocoloquintose publié dans : philosophie

F-X AJAVON

Jusqu'à preuve du contraire, je suis François-Xavier Ajavon, né en 1977.

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