Michel Desgranges, big-boss des Éditions Les Belles Lettres annonce dans son excellente newsletter hebdomadaire du vendredi, la publication du Manuel de l’Inquisiteur de Bernardo Gui en édition bilingue ( français-latin ).
Manuel de l'Inquisition de Bernardo Gui, réédité aux Belles Lettres.
Bernardo Gui ( 1261 – 1331 ) était un dominicain médiéval couillu, évêque de Lodève dans l’Hérault, qui s’est distingué dans le cadre de l’Inquisition, en ne prononçant pas moins de quarante condamnations à mort par le bûcher pour des hérétiques obstinés ou relaps. D’ailleurs la Sainte Inquisition n’administrait pas des peines, mais des pénitences…
Superbe page enluminée de la "Chronique des rois de France", ouvrage de Bernardo Gui. Le précieux document est conservé à la BNF.
Durant son activité d’Inquisiteur, Bernardo Gui dut faire face à trois grands types d'hérésies de son époque : le catharisme (1308–1323), le valdéisme (1316–1322) et le béguinisme (1319–1323). Ses promotions en tant qu'évêque lui furent octroyées par le pape Jean XXII en récompense des services rendus en tant qu'inquisiteur.
Le grand Umberto Eco a fait de Bernardo Gui un personnage de son roman Le Nom de la Rose. Gui apparaît dans son propre rôle d’inquisiteur fanatique et brutal. La réalité de ce farouche inquisiteur est certainement ailleurs : historien-chroniqueur de son ordre ( les dominicains ), écrivain infatigable, personnalité épiscopale atypique…
Bernardo Gui, incarné par l'acteur F. Murray Abraham dans le Nom de la rose de J.J Annaud
On aurait intérêt à relire Bernardo Gui… Michel Desgranges note dans sa newsletter :
«…et, pour la torture, dont la barbarie effraie, elle était dans la norme du temps – aujourd'hui où elle est considérée (dans le discours dominant) comme un crime contre l'humanité, elle vient d'être décrétée d'usage légal par les parlementaires américains et elle est routinièrement utilisée, avec des raffinements nouveaux, par les policiers ordinaires d'Inde, Pakistan, Chine etc., mais il est toujours plus confortable de condamner des mœurs médiévales que de regarder des atrocités actuelles. (…) Sans cesse, nous condamnons d'innombrables horreurs du passé, et nous le faisons parce que nous nous disons plus civilisés -- nous aurions effectué un progrès moral ; il arrive que cette prétention soit juste, mais elle n'est trop souvent que mensonge, et nous noircissons le passé pour absoudre un identique présent. Et, autre bonne raison de le lire, Bernard Gui est toujours vivant parmi nous – parce que nous ne cessons de le recréer. »
Pour se faire une idée, voici un passage du Manuel de Bernardo Gui concernant l'interrogatoire des sorciers et des sorcières...
"Ce que sont les sorciers, devins et invocateurs des démons.
La peste et l’erreur des sorciers, devins et invocateurs des démons revêt, en diverses provinces et régions, des formes nombreuses et variées en rapport avec les multiples inventions et les fausses et vaines imaginations de ces gens superstitieux qui prennent en considération les esprits d’erreur et les doctrines démoniaques.
Interrogatoire des sorciers, devins et invocateurs des démons.
Au sorcier, devin ou invocateur des démons inculpés, on demandera la nature et le nombre des sortilèges, divinations ou invocations qu’il connaît, et qui les lui a enseignés.
Item, on descendra dans les détails, prenant garde à la qualité et conditions des personnes, car les interrogatoires ne doivent pas être les mêmes pour tous. Autre sera celui d’un homme, autre celui d’une femme. On pourra poser à l’inculpé les questions suivantes : que sait-il, qu’a-t-il appris, à quelles pratiques s’est-il livré à propos d’enfants victimes d’un sort ou à désensorceler ?
Item, à propos des âmes perdues ou damnées ;
Item, à propos de voleurs à incarcérer ;
Item, à propos d’accord ou de désaccord entre époux ;
Item, à propos de la fécondation des stériles ;
Item, à propos des substances que les sorciers font absorber, poils, ongles et autres ;
Item, à propos à propos de la condition des âmes des défunts ;
Item, à propos de prédictions d’événements à venir ;
Item, à propos des fées, qu’on appelle « bonnes choses » et qui, à ce qu’on dit, vont de nuit ; Item, à propos de des enchantements et conjurations au moyen d’incantation, de fruits, de plantes, de cordes, etc ;
Item, à qui les a-t-il enseignées ? de qui les tient-il ? Qui les lui a apprises ?
Item, que sait-il de la guérison des maladies au moyen de conjurations ou d’incantations ?
Item, que sait-il de cette façon de récolter les plantes, à genoux, face à l’orient, et récitant l’oraison dominicale ?
Item, qu’en est-il de ces pèlerinages, messes, offrandes de cierges et distribution d’aumônes qu’imposent les sorciers ?
Item, comment fait-on pour découvrir les vols et connaître les choses occultes ?
Item, on fera notamment porter l’enquête sur ces pratiques qui sentent une superstition quelconque, l’irrespect, l’injure vis-à-vis du sacrement du corps du Christ, vis-à-vis du culte divin et des lieux consacrés.
Item, on s’enquerra de cette pratique qui consiste à conserver l’eucharistie, à dérober aux églises le chrême et l’huile sainte ;
Item, de celle qui consiste à baptiser des images de cire ou autres ; on demandera la manière de les baptiser, quel usage on en fait et seuls avantages on en retire.
Item, on interrogera le prévenu sur les images de plomb que fabriquent les sorciers ; mode de fabrication et emploi.
Item, on lui demandera de qui il tient tous ces renseignements ;
Item, depuis combien de temps il a commencé à user de telles pratiques ;
Item, quelles personnes et combien sont venues lui demander des consultations, en particulier pendant l’année en cours ;
Item, lui a-t-on antérieurement défendu de se livrer à ces pratiques et de n’en plus user désormais ?
Item, a-t-il récidivé malgré cette promesse et abjuration ?
Item, croyait-il à la réalité de ce que les autres lui enseignaient ?
Item, quels bienfaits, présents ou récompensés a-t-il reçus pour ses services ?"
B. Gui, Le manuel de l’inquisiteur, trad. et éd. G. Mollat,
t. II, Paris, Les Belles Lettres, 1964, p. 21-25.
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