Voilà un petit papier que j’avais publié l’année dernière dans la revue « Immédiatement » au moment de la crise du CPE ( mais si, si, souvenez-vous : la fête quotidienne de l’idéologie au J-T de 20h, les couleurs vives dans le poste, le grand sabbat d’une jeunesse vociférante et moisie jusqu’à l’os, les petites-filles de bonnes-familles qui se font voler leurs Ipod dans la rue à cause de la lutte des classes et du sous-prolétariat garant de la justice. )
Déjà du passé tout ça… mais pas encore de l’Histoire… Avec le temps va tout s’en va, comme disait l’autre…
CPE : Opération bonheur.
Par François-Xavier Ajavon.
On juge une révolution à la qualité de ses slogans. On a tous retenu l’apprêté de ceux de 1789, on se souvient de la sévérité de ceux de la Commune, on a tous en tête la recherche poétique et littéraire, souvent très subtile, des graffitis de Mai 68 ( « Cache-toi, objet ! », « Sous les pavés, la plage ! », « Je décrète l’état de bonheur permanent ! », « Soyez réaliste, demandez l’impossible ! », ou encore « Mangez vos professeurs ! » )… aujourd’hui, massification aidant, les slogans sont frappant de fadeur et de pragmatisme. Ca et là pointent quelques grammes de poésie dans ce monde de brutes, mais c’est du folklore référentiel, de la citation… Libération, dans son édition du 5 avril dernier a relevé quelques slogans récurrents dans les récentes manifestations anti-CPE, et l’on constate que la mini-révolution de 2006 se caractérise surtout par des motifs politiciens : « Chirac, Villepin et Sarkozy votre période d’essai est finie ! », « Ils nous prennent pour des kleenex, mouchons-les ! », « Villepin t’es comme le papier-peint, t’es beau mais tu ne sers à rien ! » et autres détournements à l’infini du sigle C.P.E.… Cependant au sein de ces cortèges bigarrés pointent aussi des motifs plus abstraits, plus ambitieux. On sent des velléités poétiques, une aspiration confuse au concept, une prétention au bon mot, au calembour à la française. Ainsi, dans les rangs des manifestants, on lit souvent des appels un peu naïfs au « Rêve général », au plaisir, à l’abolition des contraintes, à l’amour absolu, et – n’ayons pas peur des mots – à l’amitié entre les peuples opprimés de la rive gauche. On sent que nos graphomanes révolutionnaires post-modernes tentent péniblement d’atteindre le niveau de 68, en bons épigones, en bons petits carabins, mais le cœur n’y est pas, et le talent non plus… C’est de l’exercice de style, ce n'est ni bon ni mauvais, ce n'est rien du tout, du pastiche... une façon de "Lamanièredeux"... un peu pathétique.
Mais tout le peuple de gauche défile, depuis des semaines, derrière ces banderoles vaguement frelatées, aux slogans un peu moisis, sans en dénoncer la faiblesse inventive. Tout un peuple de gauche, dynamique et souvent cultivé, appelle encore dogmatiquement au « rêve général » sans s’apercevoir que ce n’est ni très original, ni très malin : le réel a eu la peau du « rêve » durant les années Mitterand, et le réel a toujours raison… et j’en suis bien triste ! Et même j’en verse une larme ! L’idéalisme un peu borné de ces slogans n’est donc plus qu’un cache-sexe, le paravent de l’atroce déferlement tragique du réel globalisé, agressif, avec son cortège de délocalisations, d’échanges internationaux, et de fusions-acquisitions… Rêvez du bonheur de vivre mes braves petits, rêvez d’un hédonisme de fantasmes assouvis, rêvez d’un monde meilleurs lors de manifs festives, oui, allez-y… mais le réel vous rattrapera un jour ou l’autre par l’Inde et la Chine… allez et retour. Une France « rêveuse » et endormie, dans un monde en éveil est vouée au ridicule…
Voilà un glorieux manifestant anti-CPE
Un fait majeur est passé presque inaperçu : le deux millième numéro du journal « Mon petit quotidien », destiné aux enfants, qui a organisé une enquête sur les mots préférés des enfants. Dans le peloton de tête, donc, il y a chocolat, bonbons, fleurs, dauphin, chat, amour, amitié, paix, musique, vacances et liberté… Rien d’étonnant au fond, l’enfant est un peu naïf, il croit en l’Empire du Bien que ses parents tentent de lui imposer de gré ou de force, mais dès que le curseur est placé plus haut, à l’adolescence, quand le vers du réel est déjà dans le fruit, les mots préférés deviennent argent, richesse, et succès…
Des gosses, alors, nos manifestants anti-CPE ? Non… ils ne défilent pas vraiment pour le chocolat et les bonbons ( du moins à ma connaissance ) ; ils ne défilent pas ouvertement non plus pour les dauphins et les chats, ni pour les vacances et l’amitié… mais ils y pensent ! Ils font des manifestations festives avec de la musique, de l’humour, de la décontraction… Homo Festivus ! Homo Manifestus ! D’ailleurs il fait beau et plus on s’avance dans le printemps plus les copines sont jolies ! Le monde réel leur fait peur, tout comme la vie… c’est trop triste la vie, c’est vrai, il paraît que l’on en meurt. Et ça c’est trop inadmissible eut égard à la sécurité de l’emploi, et au droit syndical !
Alors ils défilent en faveur du rêve et pour la négation du réel ; ils font l’apologie de la jeunesse éternelle, ce sont les fils de la génération « Botox 68 » après tout ! Ils manifestent donc pour tout un tas de valeurs humanistes garanties sur factures, de l’humanisme bon-teint ma Bonne Dame, de l’humanisme de vespasienne aussi… du graffiti anarchiste provocateur, un peu idiot, du bas de gamme… un humanisme qui fait mal à la tête, comme l’alcool frelaté… disant que la démocratie a fait son temps, par exemple, comme on l’a lu sur les murs de l’EHESS tristement ravagé, ou qu’il faut pendre les patrons avec les tripes des derniers ecclésiastiques ou encore que les « anti-blocages » n’ont pas voix au chapitre parce qu’ils sont prétendument de drouaâââte ! Aïe, moi aussi j’ai mal au crâne !
Alors où est notre jeunesse, entre slogans politiciens et plagiats médiocres de mai 68 ? Cette jeunesse est-elle définitivement puérile ? Est-ce encore une génération d’éternels adolescents, vouée à la négation de ses responsabilités ? La génération 06, génération anti-CPE, est-elle cette enfantine génération « dauphin-chocolat », qui refuse de se colleter au réel, ou bien acceptera-t-elle de regarder les choses en face ? Ce « peuple de gauche » on le connaît un peu… étudiants anarchistes, t-shirt Che Guevara avantageux, syndicalistes protégés de la fonction publique, designers socialistes bobo-branchés, keffieh en bataille, plasticiens subversifs de la gauche cultureuse subventionnée, fidèles compagnons de route « apparentés communistes » ( le dernier chic ça ! ) et autres anars professionnels capables de marcher au pas pour la bonne cause du désordre généralisé au moindre signal de la hiérarchie ! Mais ce peuple de gauche « hype » a été durement confronté au réel en marge des récentes manifestations… une réalité au visage sous-prolétarien de casseurs apolitiques, « de banlieue », qui aiment détruire, frapper, voler et s’amuser entre « potes ». Aïe ! Il fait mal à la tête le réel quand il prend le visage d’un pathétique « droit du plus fort » !
Les pays opprimés unis contre le CPE
CPE : Opération bonheur ! Les jeunes manifestants anti-CPE se cherchent une mythologie sur les ruines des mythes révolutionnaires de leurs parents… et comme des gamins ils n’en tirent que l’écume morale… la quête soixante-huitarde du plaisir et du bonheur ! Philippe Muray avait fustigé le bobo moderne comme étant un homo festivus... ne vivant que par la manif, la subversion onaniste et toute une morale de la solidarité pompée dans Astrapi. Ainsi, l'homo festivus, le « mutin de Panurge » aime la vie, le sexe et le bonheur en général. Mais il se ment à lui-même sur le sens de sa vie. La plupart des jeunes mobilisés contre le CPE, avec leurs slogans avariés sont de cette race, souvent issus de classes sociales privilégiées ils attendent que la société fasse leur bonheur... il faudrait les prévenir d'urgence : ils iront de désillusion en désillusion, jusqu'à mourir en se disant qu'ils ont été floués. Ils n’auront gratuitement ni amour, ni chocolat, ni vacances, ni musique, ni dauphin, ni fleurs, ni chat, ni liberté… et j’en suis bien triste ! Et même j’en verse une larme !
On juge une révolution à la qualité de ses slogans... lors des émeutes de novembre il n’y en avait qu’un seul de slogan : mon cocktail Molotov dans ta gueule ! Et sous « Paris-plage », maintenant il y a les pavés…
FXA.
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