Par François-Xavier Ajavon
Une grève reconductible commence mardi soir dans les transports publics. Les universités françaises sont à nouveau bloquées par des étudiants minoritaires opposés à la
« loi Pécresse ». Tout est en place, la grève peut commencer… Mais qu’est-ce donc que la grève ? Voici quelques notes sur la grève…
Dans l’ancienne France le mot « grève » avait du panache, il avait de la profondeur, il avait de la cuisse. Certains de nos plus grands poètes n’hésitaient pas à
l’employer ouvertement, tel Victor Hugo dans une évocation échevelée de l’océan : « Oh ! que de vieux parents qui n'avaient plus qu'un rêve / Sont morts en
attendant tous les jours sur la grève / Ceux qui ne sont pas revenus ! », ou bien Paul Verlaine : « J'ai vu passer dans mon rêve / Tel l'ouragan sur la
grève / D'une main tenant un glaive / Et de l'autre un sablier / Ce cavalier… ». A cette époque on n’hésitait pas à faire rimer grève avec rêve. La grève était une plage, un
petit banc de sable… On y regardait volontiers les jolies baigneuses étendues, on s’y allongeait parfois pour s’enivrer de vin de palme en écoutant chanter le vent…
Mais la grève a changé, c’est certain. Mais qu’est-ce qu’une grève aujourd’hui ? J’avoue que je ne sais pas vraiment, ignorant que je suis. Dans le doute je vais me documenter
à la médiathèque de Saint-Malo... Dans le compte-rendu sténographié du Congrès national de la SFIO de 1913 ( On dira que j’ai de bien étranges lectures… ), le « citoyen » Dewinne
n’hésitait pas – déjà - à parler de la grève comme d’un acte de dignité et même de « virilité »…Diantre ! De la virilité ! Faut-il donc en manquer à ce point pour en voir
jusque dans l’arrêt de travail… Dans un dictionnaire contemporain on découvre bien des facettes de la grève, qui semble être une activité très festive, très « sympa »… c’est un
délassement aux mille visages : la grève, qui est donc une cessation de travail, peut être « générale », « surprise » ( sans préavis ), « sauvage » (
décidée directement de la base ), « tournante » ( affectant alternativement divers ateliers d’une usine ), « sur le tas » ( s’accompagnant de l’occupation des locaux ),
« du zèle » ( visant au ralentissement de l’exécution d’un travail ), « perlée » ( interruptions régulières de la production ), etc.
Voilà des définitions très liées au monde de l’industrie de transformation, au secteur « secondaire », aux usines, aux cheminées fumantes dans l’azur, aux machines-outils
vibrantes et hennissantes de plaisir, façon « La ligne générale » d’Eisenstein… « Virilité » quoi ! Au-delà on pense au « Germinal » de Zola, à Etienne Lantier,
à la révolte de mineurs… On pense aux barricades. Ca sent la sueur. Ca sent la pénibilité du travail, l’exploitation de l’homme par l’homme. On pense aux grandes grèves qui ont suivi mai 68. On
pense aussi à Jean-Sol Partre sur son baril de pétrole à 100$, devant les usines Renault de Billancourt, en train de haranguer la foule ouvrière… Il y a du romantisme,
donc, dans la grève. De la référence historique et littéraire. Du « gras » culturel. De la matière… La médiathèque de Saint-Malo ferme ses portes. En sortant j’entends la mer gémir au
loin. J’en sais un peu plus sur l’imaginaire révolutionnaire des grévistes, mais je ne parviens pas à saisir le rapport entre leurs revendications et le monde moderne, avec le confort social
français, avec l’eau et le gaz à tous les étages dans les grandes villes hexagonales, avec le paiement des jours de grève, etc. Je rentre chez moi et j’interroge mes amis sur Facebook : qu’est-ce
donc qu’une grève les gars ? Ils ne savent pas… ce sont de rustres travailleurs du privé pour la plupart. Un talon cassé du capitalisme ? Un grain de poussière qui bloque la
machine ? Une sardine dans le port de Saint-Malo ? Un jeu sadique de petits enfants gâtés ? ( Vous voyez, une atmosphère à la Simenon, avec des fils de notables qui vont harceler
le petit peuple, représenté par des gens aussi dégueulasses qu’eux… ) Cela ne m’avance pas beaucoup. Mais tout est en place. La grève peut commencer…
Je compulse un peu la presse pour en savoir plus. Xavier Bertrand, Ministre du travail et des relations sociales, n’hésite pas à déclarer dans le Figaro à propos de la semaine
mouvementée à venir : « Chacun des usagers doit se préparer à une grève qui peut durer ». L’exécutif tremble…les préavis de grève qui ont été déposés à la SNCF, à la RATP à EDF et à GDF
sont reconductibles. Autant dire que la France s’achemine vers un engluement sérieux… La « grogne syndicale » ( un simple « hoquet rectal » me souffle une amie
malintentionnée, mais j’en doute ) porte sur la question de la réforme des « régimes spéciaux », ( alignement des régimes spéciaux sur celui des fonctionnaires ), mais tend – en réalité
- à un objectif politique nettement plus défini : la lutte contre Nicolas Sarkozy et contre l’action du gouvernement Fillon. Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT et sémillant
ex-leader chevelu des grandes manifs de 1995 ( Ouch… douze ans dans les dents, au passage, et pas un cheveux blanc ! ), espère bien transformer la « grogne » de ces derniers
jours en glorieuse révolution prolétarienne… et il compte bien passer à la télé une vingtaine de fois par jour pour répéter que le temps du « mépris » est révolu, que les types qui
portent des Ray-Ban Aviator, même par ciel nuageux, ne peuvent pas régner sur la France – surtout si ils viennent de se faire augmenter, de se faire plaquer par une femme superficielle
et que leur nom se termine par un « i » grec ! L’opposition socialiste espère que la France se retournera soudainement contre le président qu’elle a élu et contre le système alternatif
qu’elle a démocratiquement appelé de ses vœux ( communication, réformes égalitaires, liquidation des miasmes intellectuels de « mai 68 », réalisme économique, etc. ). Bruno Julliard,
prometteur patron d’une UNEF qui fête cette année ses 100 ans dans l’indifférence générale, est dans les starting-block : et si les étudiants minoritaires, qui bloquent actuellement
une vingtaine d’universités françaises, se ralliaient au mouvement général ? De son côté la ravissante secrétaire d’état à l’enseignement supérieur, Valérie Pécresse, appelle les étudiants
opposés aux blocages à se manifester… On rêve d’un tête à tête romantique - au Fouquet’s ou chez Lipp - entre Bruno Julliard et Valérie Pécresse, devant un vieux Dom Pérignon et des toasts au
saumon. Tout est en place. La grève peut commencer…
La grève s’assimile donc à de l’agitation sociale ? Bien. La grève est l’apanage de ceux qui ne travaillent pas encore et des employés du secteur public… Bien. La grève est
donc une pratique récréative de nature socialement déterminée, segmentée, particulière. Bien. C’est encore le coup du village gaulois rigolo, aux guerriers un peu crados, minoritaires, bornés,
irrésistiblement burlesques… les résistants à une Rome rationnelle et moderniste. Mais René Goscinny n’est plus là pour écrire les blagues. Il est en grève. Il est mort le mec ! C’est un peu
« Asterix » mais sans la rythmique implacable des gags. Ca doit être tristounet un local syndical du métro parisien, un jour de grève… même si les types ont de la moustache et des
glaives d’apparat. Surtout à quelques mois des élections municipales. Pas certain que ça ressemble à un village gaulois de fantaisie, avec son marchand de poissons pourris, son barde, son chef
enveloppé, son livreur de mégalithes, etc. On voit bien les murs recouverts de carrelage froid. Il fait froid d’ailleurs. On imagine bien les posters sur les murs… un portrait de Che Guevara, de
la réclame pour la prochaine Fête de l’Huma, une photo dédicacée de Georges Seguy, à côté d’une autre de Manu Chao, etc. On imagine bien les machinistes, en habits décontractés, mais griffés (
cf. la grille de salaires de la RATP… un conducteur de métro gagne davantage qu’un gendarme… j’ai jamais compris ça moi… ), en train de voter à mains levées la poursuite de la grève, contre la
pénibilité de leur travail, contre la pression patronale, contre le pouvoir de la finance, contre les courants d’air, contre le cancer du poumon, contre celui de la prostate, contre les mecs qui
se jettent bourrés sur les voies pour en finir avec la vie et les grèves, contre la mort, contre les mecs qui se garent en double file, contre les Velib’ qui sont le cauchemar quotidien des
chauffeurs de bus, contre la ligne automatisée « 14 », qui rend ses usagers heureux... C’est triste et beau. Tout est en place. La grève peut
commencer…
Ecrivant aux 160.000 cheminots dont elle est la muse parfumée, Anne-Marie Idrac, patronne de la SNCF, craint dans cette nouvelle grève un « divorce ( des cheminots )
avec les français »… Les « français » ? Lesquels ? Certainement ceux qui n’ont pas la possibilité pratique de faire grève, ceux qui travaillent dans le secteur privé,
ceux qui se lèvent tôt, ceux qui se couchent tôt, ceux qui n’ont pas la culture de la lutte sociale… Bien entendu, dans les jours à venir, on verra à la télévision des
reportages très favorables à la grève, avec des micro-trottoirs bidouillés ne faisant intervenir que des gens « cool », et même « beaux », qui sont « solidaires »
des grévistes. Essentiellement de jolies étudiantes, idéalement souriantes, plutôt blondes et attirantes, qui diront : « Ouais j’attends mon train depuis trois heures, mais c’est pas
grave… je suis solidaire avec les grévistes… il faut lutter contre Sarkozy qui reconduit à la frontière de l’ADN et des intermittents sans papier d’Arménie. En plus avec son salaire
payé en dollar par Bush, il se prend des vacances au Tchad… C’est un scandale ! Grève générale ! Et demain j’enlève le bas ! ». Les types agacés par la grève passeront pour des
crétins. Des barbons moliéresques. Ce seront essentiellement des hommes, des quadras et des quinquas un peu brutaux, en costume-cravate, à lunettes, exprimant leur indignement dans un langage
distingué mais ferme, les caractérisant comme psychorigide notoires. Tout est en place. La grève peut commencer…
Mais les pays ont vraiment les grèves et les grévistes qu’ils méritent.
Pendant ce temps là, de l’autre côté de l’océan Atlantique… alors que les petits frenchies s’amusent avec des grèves de machinistes ferroviaires, de fonctionnaires
gaziers, et d’étudiants ( la notion de « grève » d’un usager d’un service public d’éducation m’a toujours laissé pantois ), d’autres pays plus importants sont confrontés à des
grèves autrement plus sérieuses… Les Etats-Unis vivent en ce moment une crise sans précédent : les scénaristes hollywoodiens, membres du syndicat de la
Writers Guild of America ( la Guilde des auteurs d'Amérique ) sont en grève depuis plusieurs semaines : ils demandent une meilleure rétribution sur la vente des DVD ( 8 cents
l'unité au lieu de 4 actuellement ) par les studios – cinéma et télévision – pour lesquels ils travaillent. Les chaînes de télévision ont des épisodes de série en avance, mais seulement de quoi
tenir jusqu'en décembre, peut-être même janvier. Mais après ? « Desperate Housewives », « CSI », « Heroes » ou « Grey's Anatomy » devront peut-être
s'effacer du petit écran. Pas de scénario, pas d'histoire. Pas d'histoire, pas de tournage possible. Pas de série TV, pas de temps disponible pour Coca-Cola… Au même moment les machinistes des
théâtres de Broadway se sont également mis en grève… « En raison d'un mouvement de grève du syndicat des machinistes, il n'y aura aucun spectacle aujourd'hui
samedi dans de nombreuse salles et théâtres de Broadway », a indiqué Charlotte St. Martin, directrice-générale du groupement professionnel « League of American Theatres and
Producers », dans un communiqué. Tout est en place. La grève peut commencer…
C’est là que l’on s’interroge… qu’est-ce qui touchera le plus les français ? La paralysie durable des transports en commun, ou l’arrêt de la diffusion de certaines de leurs
séries télévisées favorites ? Alors « virile » la grève ? En sortant de cette déambulation sur la capacité des français à s’auto-mutiler et à se nuire mutuellement, je repense
– étendu sur la grève - à ces vers du grand Gérard Manset…
Marchand de rêves,
Va t'en plus loin, toujours
Avec ta barque sur la grève.
Marchand de rêves
Laisse tomber au fond du sac
Les têtes coupées
Qui chantent encore.
Y'a plus personne debout
Dans les rues d'Angkor.
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