Vendredi 9 février 2007
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Le 28 février 2006, il y a un peu moins d’un an, je publiais ce petit texte dans les pages « Rebonds » de Libération, dans le seul but de briller aux yeux d’une charmante
jeune-femme que je savais abonnée au quotidien de Serge July… comme je ne savais pas quoi dire, et que j’étais plutôt malheureux, j’ai parlé du compositeur soviétique Dimitri Chostakovitch. Il va
de soi que cela n’a nullement impressionné la susdite jeune-femme…
Le texte ( titré abusivement "Chostakovitch ce dissident par le journal ) n’était plus accessible sur le site de Libé, en voici la version « longue ». Bonne
lecture.
Chostakovitch 2006 : un guetteur de l’apocalypse socialiste.
Par F-X Ajavon.
Le quatre-vingt-dixième anniversaire de la naissance du grand compositeur soviétique Dimitri Chostakovitch ( 1906-1975 ) donne l’occasion de se pencher sur un fascinant destin
artistique paradoxalement brisé et affermi sous le joug d’une idéologie aveugle.
Au jeu des anniversaires la presse musicale est imbattable : chaque année se transforme systématiquement en événement international de célébration. Il y a des années Beethoven
comme il y a des années Brahms, et les années Bach se succèdent presque les unes aux autres, indécemment… 2006 est une année Mozart, c’est un fait : le sale gamin a 250 ans d’âge. Ce n’est
qu’un mauvais moment à passer, c’est promis. Quand toute la « caravane » publicitaire du marketing et du commerce culturel sera passée, le silence retombera sur le gentil petit prodige
autrichien. Mais 2006 marque aussi d’autres anniversaires dans la musique classique, moins tonitruants : le compositeur britannique Benjamin Britten nous a quitté
il y a trente ans ; le plus talentueux des compositeurs français vivants, Henri Dutilleux, a fêté discrètement ses quatre-vingt-dix printemps ; le compositeur espagnol Manuel de Falla a
été rappelé à Dieu il y a soixante ans… et puis surtout en 1906, il y a exactement cent ans, naissait un géant de la musique classique contemporaine, à qui nous devons certainement l’une des
œuvres les plus riches, les plus inventives et les plus iconoclastes du XX ème siècle : Dimitri Chostakovitch.
Ce grand compositeur, par une ironie magnifique de l’histoire, naquit Russe un an après la révolution avortée de 1905 et mourut soviétique au milieu des années 70, sans jamais
avoir renoncé à l’impérieuse nécessité d’écrire une œuvre personnelle malgré le contexte politique. L’itinéraire humain et artistique de Chostakovitch nous donne une
leçon de vie au quotidien, et nous montre que la force de la volonté triomphe de tout, même de l’innommable.
Quel autre compositeur se serait relevé des pires attaques de ces quelques intellectuels occidentaux soumis aux dogmes du modernisme, tel Théodore Adorno qui estimait dans
l’introduction de sa Philosophie de la nouvelle musique que l’univers de Chostakovitch était un mélange débile de routine et d’impuissance ? Quel autre compositeur aurait résisté aussi bien que lui aux
milles attaques dont il a été victime dans sa propre patrie soviétique, à laquelle il est pourtant toujours resté fidèle, et qui ne l’a remercié que par une guerre intellectuelle incessante menée tour
à tour par Jdanov et Khrennikov, deux des fidèles chiens de garde insipides de l’esthétique stalinienne ? « Esthétique stalinienne »… ça fait bizarre d’écrire cela en 2006, un an
avant l’anniversaire des quatre-vingt-dix ans de la Révolution d’octobre et des dix ans de la mort de Georges Marchais. On pense au réalisme socialiste évidemment, quand on est peintre ça va, on se dit
que ça pourra donner du André Fougeron, avec un petit effort… mais comment être réaliste, et derechef socialiste, quand la matière première est
sonore ?
Il fallait assurément du génie et de l’endurance mentale pour survivre en contexte soviétique avec une si forte personnalité et produire une œuvre si
impressionnante ( quinze symphonies, quinze quatuors, de nombreuses œuvres lyriques dont une Lady Macbeth qui est l’un des opéras les plus importants du siècle dernier, etc. ) Il fallait
du génie, et une dose tragique de volonté, pour réussir ce projet fou : se dresser en tant qu’artiste-roi, individu total, face à la dictature collectiviste toute puissante qui se voulait
elle-même œuvre d’art.
On a parlé ironiquement de « Staline œuvre d’art totale » : on sait à quel point le petit père des peuples s’ingérait dans les affaires
culturelles de l’URSS. Au-delà, on sait aussi le lien troublant entre art et tyrannie, depuis le Néron musicien raté jusqu’au jeune caporal Hitler peintre médiocre, en passant par ce Staline critique musical, imposant sa vision de
l’esthétique soviétique « anti-formaliste » aux plus grands compositeurs de son temps. A l’artiste tyrannique, imposant partout sa volonté propre sur la forme comme sur le fond, le
régime totalitaire semble répondre par le tyran-artiste, fixant les contours et les contenus de la représentation de sa propre histoire. C’est dans ce contexte de tensions entre
politique et création que Dimitri Chostakovitch, guetteur de l’apocalypse socialiste, a produit quelques unes des plus grandes œuvres musicales du XX ème siècle.
C’est là toute la grandeur paradoxale de cet homme, qui n’a quasiment jamais quitté l’URSS mais a noué des liens avec quelques uns des plus grands
musiciens de son temps ( Rostropovitch, Bernstein, Britten, etc. ), qui n’a recherché que sa voie stylistique propre mais a été frappé tour à tour par les foudres soviétiques ( car on le trouvait
trop moderniste ou « formaliste » ) et occidentales ( car on le trouvait trop classique et asservi au régime socialiste ) ; paradoxe, enfin, d’un artiste qui a su faire tenir à sa
musique un double-langage fascinant, inextricable, s’adressant à nous comme individus-collectifs, animaux politiques, confrontés à l’horreur collective de l’histoire, mais aussi comme individus
absolus confrontés à l’angoisse de notre finitude.
Le Chostakovitch populaire de la Seconde Suite pour orchestre de jazz, celui patriotique des XIème et XIIème
Symphonie, celui ironique de la VIème Symphonie ou de la mini-cantate Raïok, longtemps restée clandestine, celui érotique de la Lady Macbeth ou encore
le Chostakovitch si intimiste et déchirant de la musique de chambre n’en font qu’un, et il est bon de constater que cent ans après sa mort l’œuvre du grand compositeur n’a pas été emportée dans
la chute du système soviétique, et que parmi les décombres brillent ça et là des œuvres importantes comme autant de témoignages de l’imbrication difficile de la politique et l’art, et de son
dépassement dans le génie. Ce centenaire, quinze ans après l’éclatement du bloc de l’est, est l’occasion pour les mélomanes et musiciens de rompre définitivement avec cette
dialectique grossière du « compositeur officiel du régime » et du « résistant de l’intérieur » : Chostakovitch n’était rien de tout cela, avant d’être un
homo-sovieticus, il
était un compositeur angoissé avec la lourde charge de laisser une « Œuvre ». A t-on jamais reproché à Mozart ou Bach de répondre à des commandes officielles ?
Chostakovitch était surtout un militant de lui-même, et notre époque – si prompte à encourager les engagements politiciens les plus divers - a besoin de
se tourner vers lui afin de comprendre que l’on peut aussi résister à un environnement politique oppressant par la noblesse d’un exil intérieur et artistique.
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