Mercredi 1 novembre 2006
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Michel Houellebecq soutient une cabine téléphonique allemande
John B. Root, l’un des réalisateurs porno les plus doués de sa génération, à qui nous devons notamment les longs métrages French Beauty et Une nuit au bordel, a récemment raconté sur son excellent blog, Inkorrekt, sa rencontre avec l’écrivain Michel Houellebecq.
Esthète du sexe et « intello » du métier, B. Root, de son vrai nom Jean Guilloré, a mené plusieurs vies : auteurs de livres pour enfants, JRI pour Thalassa, journaliste, etc. et sa rencontre avec Houellebecq, passionné à la fois par le cinéma et par la question de la représentation du sexe ( par les images ou les mots ), n’avait rien d’étonnant…
John B. Root, alias Jean Guilloré, (à gauche) dans ses oeuvres
Voilà comment le photographe rapporte sa rencontre avec l’écrivain :
Je lui avais écrit une lettre d'admiration, après la sortie de "Plateforme" pour lui dire tout le bien que je pensais de lui et pour l'inviter à la projection de French Beauty. Il n'est pas venu à la projection mais il a vu le film en VHS, je crois. Ensuite, assez régulièrement, il m'a envoyé des cartes postales. "Bonjour, je suis dans le Sud de l'Espagne." C'était mignon.
Un jour, il m'a fait parvenir le scénario des "Particules élémentaires" qu'il avait pondu, je crois, avec Philippe Harel, en me demandant de le lire. Une semaine plus tard, il frappe à la porte du bureau. c'était un samedi, je crois et j'y étais seul. Grand silence entre nous. "Que penses-tu de mes films, Michel?" Silence. "Euh. Il y a beaucoup de sexe dedans." Silence.
Neige, l'une des charmantes égéries dénudées de B. Root.
"Que penses-tu de mon scénario, John?" "Je ne l'aime pas". "Ah". Silence. Je lui dis que je trouve le scénario inférieur au livre et qu'il y manque le désespoir qui donne le vertige métaphysique final. Je lui reproche d'avoir trop mis en avant les galipettes d'échangistes petit-bourgeois, le marivaudage et d'avoir, finalement, pondu un scénario pour lectrices de magazines féminins. Il rit et me dit qu'il aime beaucoup les magazines féminins. Ah. Silence.
Je m'attends vaguement à ce qu'il me propose quelque chose. De l'aider à une ré-écriture, de lui proposer un projet, de lui montrer des trucs... Il ne demande rien. Il regarde les murs. Le silence pèse des tonnes. Je lui demande ce qu'il fait de son temps, maintenant qu'il est riche. Il me dit qu'il vient de passer quelques mois dans le sud de l'Espagne à jouer à la balle avec son chien et que c'était bien. Ah. Et qu'il a lu tout Mauriac et que c'était bien aussi. "Tu as lu Mauriac, John?" J'avoue que non. Silence. "C'est bien, Mauriac."
François Mauriac, l'une des égéries de Houellebecq
On sort boire une bière, puis une seconde au rade en face. Peu de mots, pas d'échange ou si peu. On se dit au revoir. Je ne l'ai jamais revu. Pas non plus reçu de nouvelle carte postale. Au total, on a bien du passer trois heures ensemble. Je crois qu'il s'est ennuyé à mon contact. Que je l'ai déçu. Je ne sais pas à quoi il s'attendait.
Ce qui est amusant, c'est que j'ai retrouvé plein d'éléments de notre conversation dans son dernier bouquin "la possibilité d'une île" : le Sud de l'Espagne, la solitude avec le chien sur la plage, les magazines féminins, les trajets en voiture, les problèmes d'adaptation cinématographiques. Je me suis demandé, ensuite, si on avait parlé de ça parce qu'il était en train d'écrire et qu'il avait ça en tête ou si notre conversation l'a mis sur une voie... Je saurai jamais.
Source : Inkorrekt ( le 8 septembre 2006 )
Merci à John B. Root de m'avoir autorisé à reproduire son texte ici !