Par François-Xavier Ajavon.
Dans la série « Les livres que vous n’avez pas lu » : Croquis d’Antoine Pol ( 1970 )
Antoine Pol, Croquis (1970)
Récemment est miraculeusement reparu, grâce à une souscription inespérée, le recueil Emotions poétiques d’Antoine Pol, 87 ans après sa première parution aux « Editions du Nouveau Monde », à Vanves.
Antoine Pol, soldat de la guerre 14-18.
Antoine Pol, industriel et poète d’un autre temps ( 1888 – 1971 ), un peu démodé, un peu oublié, nous offre l’image originale, atypique et attachante d’un grand industriel du XX ème siècle, au « jardin secret » poétique immense. Ingénieur, centralien de formation, ancien combattant de la grande guerre, capitaine d’industrie dans la houille, PDG des Entreprises SECD Châtel et Dollfus dans les années 20 et dès 1945 Président du Syndicat Central des Importateurs de Charbon de France, Pol ne cessa cependant jamais d’écrire de la poésie entre le début du siècle et le tout début des années 70…
Nous devons à ce grand poète « maudit », à ce grand oublié de la littérature française le texte de l’une des plus belles chansons de Georges Brassens : « Les Passantes ».
« Je veux dédier ce poèmes
A toutes les femmes qu’on aime
Pendant quelques instants secrets »…
Antoine Pol, Emotions Poétiques, 1918.
Lorsque l’on se replonge dans ses livres, on réalise à quel point Antoine Pol est une voix poétique attachante et parfaitement anachronique dans le siècle dernier, celui des techno-sciences triomphantes et de la progressive mondialisation de tous les enjeux. Si Antoine Pol avait été, aux yeux de la société, un poète à « part entière », à « plein temps », on l’eut certainement rapproché plus souvent de Sully Prud’homme, Albert Samain, Jules Laforgue ou même d’un hypothétique frère cadet d’Apollinaire, à la fois moins doué mais plus touchant lorsqu’il raconte sa guerre de 14-18, celle que l’on préfère. Mais ce statut de poète à « mi-temps » vendu au capital, ce statut de poète « en marge » de la poésie officielle, ne fait pas de lui un artiste raté, tel d’autres figures du pouvoir attirées par la création artistique : comme Néron expirant en disant son impérissable « Qualix artifex pereo », ou encore le jeune Hitler, pas encore vraiment führer, qui persistait à faire de l’aquarelle alors qu’il se battait en France pour le compte de l’armée de Bismarck. Pol c’est au contraire un splendide Janus Bifrons, créateur de richesse, d’emplois, de charbon par wagons, et de pages poétiques incontestablement importantes dans l’histoire littéraire de la France.
Mais malgré cette œuvre riche d’une demi-douzaine de volumes, jamais tirés à plus de quelques centaines d’exemplaires – pour la famille, les amis, et quelques amateurs de « poésie minoritaire », Antoine Pol a touché le monde entier parce que, par le miracle d’une flânerie parfaitement contingente aux puces de Vanves le grand Georges Brassens tomba sur le recueil « Emotions poétiques », et l’acheta pour trois francs six sous comme le rapporte la légende.
Cependant au-delà de l’image d’Antoine Pol véhiculée par « Les Passantes », celle d’un homme plein de regret et d’une légère amertume face à l’indifférence et/ou l’orgueil des femmes, se cache un homme infiniment plus complexe, déchiré entre deux tendances qui sont si rarement réunies dans la même enveloppe corporelle : le pasteur d’hommes, chef d’entreprise et meneur d’industrie, face au poète insoupçonné, à la voix de la lyre sacrée... sous la poussière du charbon, cette splendide séquelle si fragile de la braise…
Pour illustrer cet art poétique patronal, voici un texte rare paru dans le recueil Croquis, illustré par Charles Dublin, publié à 250 exemplaires en 1970.
On notera avec amusement la dimension anti-« soixante-huitarde » et anti-contestataire de ce panorama poétique de l’histoire de France…
Petit aperçu d’histoire de France.
Par Antoine Pol
Nous avons eu la France monarchiste
Puis la Révolution dont on connaît le prix,
Puis la France bonapartiste,
Que suivit à nouveau la France royaliste
Avec trois rois qui n’avaient rien compris.
Le peuple avait voulut modifier le régime
Mais, au bout de trois ans, par un vote unanime,
Nous étions bons
Pour un second Napoléon !
Ca nous donna « La belle Hélène »,
Haussmann et une vie allègre et « parisienne ».
Badinguet avait dit : « L’Empire c’est la paix ! »
On eut soixante-dix ! On l’eut subi sans peine,
Si l’on n’avait perdu l’Alsace et la Lorraine
Et paumé cinq milliards extra-lourds pour les frais !
Napoleon III, surnommé Badinguet
La République revint dans la misère
Avec des présidents qui n’étaient pas fougueux,
On pouvait espérer un sort moins belliqueux.
Eh bien, en vingt-cinq ans on s’est payé deux guerres
Avec le même partenaire !
En 14 il paraît que nous étions fin prêts
Et qu’on pouvait tout se permettre,
Comme au temps de Badinguet
Il ne nous manquait pas un seul bouton de guêtre !
On avait pour deux mois d’obus
C’était juste pour un début
Mais ça n’avait pas d’importance
Car, affirmaient nos compétences,
Un conflit, de nos jours, ne peut durer longtemps…
On en a pompé pour cinq ans !
La deuxième devait nous mener à Berlin,
Ah ! Cette fois c’était la bonne !
On s’est retrouvé à Bayonne,
A Toulouse, à Tours, à Moulins,
Car les français, toujours malins,
Avaient pris pour chef Gamelin.
Passons sur les quatre ans vécus avec les Boches :
Menus avec tickets, soupe aux rutabagas,
Ceinture pour le bœuf, le sucre et le tabac !
Essayons d’oublier, car s’était plutôt moche.
Le temps passe… L’on est toujours républicain
On eut la Quatrième… ensuite la Cinquième.
La France est un pays qu’on respecte et qu’on aime
On a, grâce à De Gaulle, un prestige certain.
Quinze ans se sont passés sans connaître la guerre…
Mais la France soudain devient contestataire :
C’était vraiment trop beau… Personne n’était content.
On se bat presque un peu partout sur la planète,
Au Vietnam, en Afrique, au Moyen-Orient.
On détourne un Boeing avec un seul truand.
Mais chez nous, c’est à croire qu’on regrette
Le temps des crapouillots, l’âge des baïonnettes.
Les étudiants qui sont, comme vous le savez,
Des jeunes gens bien élevés,
Sur les flics envoient des pavés.
Ils coiffent leur recteur avec une poubelle,
Et dans les facultés violent les demoiselles.
Les routiers mécontents barrent les grandes routes.
Du coup les commerçants excités en rajoutent !
Ils vont piller jusqu’aux bureaux des percepteurs.
Entre nous, dans ce cas, ce sont des bienfaiteurs
Mais, hélas, on ne peut accepter aux Finances
Un pareil manquement aux us et convenances.
Le mal s’étend ! D’après un journal du matin
Quatre bébés ont fait la grève de la faim !
Ils réclament des vitamines naturelles
Puisées aux sources maternelles,
Proscrivent la tétine et demandent le sein.
C’est ennuyeux, bien sûr, mais voici mieux encore,
Une rumeur surgit comme bombe au phosphore :
Il paraît que dans plusieurs maternités
Les nouveau-nés, mettent le nez à la fenêtre,
Rejettent les forceps et refusent de naître.
On suppose qu’ils sont d’avance dégoûtés
De l’orientation de l’université
Et que, peu soucieux d’affronter
Un inutile et vain bachot
Ils préfèrent rester au chaud.
Certes on peut penser que le gouvernement
Va chercher la parade et trouver la formule.
Oui, mais, pour le moment,
Plutôt que d’être enceinte et gâcher vos ovules,
Madame, abstenez-vous… ou prenez la pilule.
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