Mardi 21 août 2007
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J’ai fait le test. Franchement. Je voulais connaître les doux agréments quotidiens de la vie d’un homme de
gauche. Un vrai, un dur, un tatoué. Un type plein d’espérance en l’homme. Un progressiste pur jus. Un authentique anti-raciste. Un humaniste garanti sur facture. Un amoureux de l’environnement,
tenaillé par l’angoisse de la « terre » qu’il va laisser aux générations futures. Un homme qui n’est jamais avare d’une franche indignation, jamais économe d’un coup de gueule « citoyen », jamais
lassé d’une prise de position publique contre le capital, le patronat ou encore contre le sexisme qui fait rage à Saint-Germain-des-Prés.
J'ai franchi le pas : je me suis abonné aux Inrocks
Après avoir signé une pétition en faveur de la cause palestinienne, et une autre contre la guerre d’Irak, j’ai ouvert l’ «
Internationaliste » dans le métro, ligne 6. C’était sur le conseil d’une amie de Montreuil. Dieu me pardonne. Le regard concentré, mais bienveillant, je parcourais la splendide prose de cette
confidentielle – mais si hype - publication bolchevique. Tout en me restaurant, avec grâce et préciosité, d’un sandwich bio vénézuélien, aux concombres, issu de l’économie équitable, je
vivais un moment d’intense joie littéraire en lisant cette phrase remarquable : « Si au fond l’essence du Que faire ? réside dans la lutte contre les idées de la classe dominante au sein de notre
classe, il faut savoir que la seule garantie de succès réside dans une grande quantité de travail en profondeur parmi les masses ». Plongé dans une sombre et voluptueuse introspection sur la
situation des indiens du Chiapas, sur le destin du maoïsme, sur le sens métaphysique de la lutte des classes et sur la situation précaire de José Bové, victime du complot
industriello-millitaro-capitaliste, je ne fus soustrait à ma rêverie que par l’arrivée dans le wagon de deux magnifiques jeunes-femmes : Aliénor et sa sœur-jumelle Hilda. Aliénor me demanda
: « Monsieur, vous lisez l’Internationaliste ? Vous devez être un homme exceptionnel alors… ». Modeste, comme tous les hommes de gauche, je me perdis en dénégations, et proposa aux deux
jeunes-femmes quelques bouchées de mon sandwich végétarien – garanti sans OGM et sans additif issu de l’industrie chimique nord-américaine. Nous parlâmes un peu de la lutte des classes... Je fis
à l’oreille d’Aliénor une synthèse brillante et drôle de l’article « Natalité et transformation impérialiste dans l’offre politique du Vatican ». Elle en fut très troublée. Il me parut de bon ton
de glisser quelques sentences bien senties contre la chasse, la pêche et la corrida… le sujet étant toujours très porteur avec les femmes. Les deux sœurs descendirent à l’arrêt Bercy, non sans
m’avoir laissé un moyen de les joindre : je leur promis de les emmener à la Fête de l’Huma, dans une voiturette électrique à énergie solaire, afin d’assister à un concert du chanteur « engagé »
Renaud Séchan, fils du célèbre helléniste. Je leur fis aussi la promesse solennelle de m’engager davantage en faveur de la lutte pour les droits des femmes, pour l’avortement et pour la défense
des mères célibataires en contexte urbain.
J'ai décidé d'être un homme heureux en Vélib'
A l’arrêt Daumesnil je pris la décision ferme – et définitive - de faire un geste citoyen. Je ne sais pas vraiment
pourquoi. Certainement une pulsion. Je sortis du métro afin d’enfourcher un Vélib’, je fis trois tours de la place, un, deux, trois, avec un sourire de bienheureux, puis je remis avec
détermination la glorieuse monture citoyenne à sa borne métallique. La loupiotte passa du rouge au vert. Clic-clac. J’étais déjà un autre homme. J’hésitais à faire un crochet par « Paris Plages
», pour étrenner mon nouveau maillot de bain « Dior Hommes », mais le fond de l’air était un peu frais.
En passant devant un lycée professionnel j’entendis des cris : de sales flics à la solde d’un état policier dictatorial
étaient en train d’interpeller en pleine classe un enfant de couleur noire, âgé d’à peine 24 ans… en voyant passer le triste convoi jusqu’à la voiture de police, gyrophare hurlant, je pris mon
courage à deux mains et cria : « C’est un scandale ! Vous êtes de sales racistes… vous savez demain c’est mon cours de squash, au sporting club, j’en parlerai à un ami avocat à la Ligue des
droits de l’homme et à SOS Racisme. ». Sans me démonter j’ai levé le poing et hurlé : « Prolétaires de tous les pays unissez-vous ! ».
J'ai passé un cap : je rêve d'inviter Aude Lancelin au zoo de Vincennes
Comme je me sentais plein de gloire et de fierté, je pris la décision d’aller louer un dvd. Je pris un documentaire
allemand sur l’histoire du féminisme, afin d’aborder en homme progressiste, et libéré des préjugés sexistes, ma nouvelle relation avec Aliénor et Hilda. Avant de reprendre le métro je mis mon
Ipod en marche, avec une chanson « générationnelle » de Vincent Delerme. Je m’endormis dans la rame de métro et fis un rêve étrange… toutes les personnalités de la gauche française faisaient une
étape du Tour de France, dans les Pyrénées, au départ de Luchon-Superbagnère… Olivier Besançennot, avec sa monture de postier, et sa glorieuse gibecière en cuir, se détachait
notoirement du peloton. Delanoë sur un Vélib’ en fonte sulfurisée flirtait dangereusement avec la voiture balaie. Ségolène en chiait grave avec ses talons hauts, d’autant plus que François
Hollande tentait de la faire chuter en lui criant des insultes obscènes. Salope ! Salope ! Pauvre hyène ! Chienne immonde ! Des insanités atroces. Arlette Laguillier et Marie-Georges Buffet
étaient sur un tandem aux couleurs de l’arc en ciel. Elles ne cachaient plus leur joie. Elles gloussaient et pédalaient gaiement. Hi-hi-hi ! Dominique Voynet, sur une patinette à moteur,
fonctionnant aux agro-carburants, faisait la course avec José Bové….
J'ai bien envie d'aller manifester : le contact du bois des pancartes me
manque
Terminus, Créteil. Réveil. Un peu difficile. Comme un homme de gauche j’arpente le bitume avec hauteur et fierté… bien
conscient des problèmes des banlieues, et bien décidé à contribuer à la progression de la « citoyenneté ». Quand j’arrive chez moi je me sers un peu de thé équitable. J’allume ma télé. Devant les
programmes de TF1 et M6 je ne parviens pas à réprimer un : « Halte à la télé-poubelle ! TF1… TF-haine…. ! ». Comme j’ai gueulé un peu fort mon voisin tape contre le mur. Bang, bang, bang !
Ces slogans me rappellent quelques vieilles manifs. Chouettes souvenirs. D’ailleurs j’ai bien envie d’aller manifester…. Le contact du bois des pancartes me manque. Parole. J’ai une carence aiguë
en slogans simplistes, aux rimes impardonnables. J’ai envie de faire le pitre devant une poignée de journalistes avides. J’ai envie de hurler des conneries gauchistes dans la rue…
Je prends mon Blackberry et j’appelle mon ami Bob, syndicaliste SNCF, que j’ai connu au club de squash… je lui demande si
des manifs sont prévues ces prochains jours. Il consulte son calendrier du happening marxiste-léniniste bien-pensant, sur son Mac. Temps mort. J’hésite bêtement entre une petite marche des
fiertés gays et lesbiennes, et une manif de cheminots musculeux contre le démantèlement du fret. J’ai toujours été un garçon indécis. « Autant que savoir, douter me plait » ( Dante ). Je
m’autorise à suspendre mon jugement, le temps de déguster un merveilleux petit muffin aux myrtilles, acheté à une pâtisserie de Créteil participant courageusement à une opération d’insertion
d’anciens détenus pédophiles issus des minorités visibles… Je vais bien. J’ai fait le test. C’est cool. Finalement, tous comptes faits… je pense que je vais devenir un homme de gauche…