F-X AJAVON

Jusqu'à preuve du contraire, je suis François-Xavier Ajavon, né en 1977.

Au-delà du blog, lisez mes publications dans les domaines de la philosophie et de la littérature.






 

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Le Taureau de Phalaris :

sadisme et divertissement en Grèce ancienne.

 

Par François-Xavier Ajavon.


La torture est moins présente en Grèce classique qu’elle ne le sera plus tard dans la Rome impériale, celle des jeux du cirque et de la crucifixion. Les Grecs, certes, meurent beaucoup à la guerre et dans une violence inouïe ( comme une relecture de l’Iliade d’Homère peut l’attester ), mais l’image la plus caractéristique de la mise-à-mort athénienne est certainement Socrate buvant sa coupe de ciguë auprès de ses amis, et quittant la scène dans une douceur absolue.

Cependant l’hellénisme va produire plusieurs mythes de torture, dont celui du taureau de Phalaris qui est sûrement le plus représentatif, et que l’on retrouve abondamment dans toute la littérature gréco-latine depuis Pindare[1]. Phalaris, tyran d’Agrigente, sur la côte sud de la Sicile, au VI ème siècle avant JC, est à l’origine d’une machine de torture originale, consistant à faire littéralement cuire les malheureuses victimes dans une statue géante représentant un taureau – symbole de puissance dans l’imagerie grecque et plus spécifiquement crétoise. Pindare, l’une des premières sources majeures sur la question, prédit que le tyran sicilien ne tirera aucun prestige de sa machine de mort : « Ainsi la vertu bienfaisante de Crésus ne périra jamais, tandis que la postérité aura toujours en horreur la mémoire de Phalaris, qui brûlait inhumainement les hommes dans son taureau d'airain ; jamais son exécrable nom ne retentira dans les assemblées où la jeunesse marie sa voix aux doux sons de la lyre. »[2].


Le taureau de Phalaris par le graveur Pierre Woeiriot

( 1531-1589 )


Evidemment Phalaris ne va tirer aucune popularité de son taureau, qui est un parfait instrument de terreur politique dont la réputation franchira bientôt toutes les frontières de l’hellénisme, d’autant plus que ce taureau n’est pas une simple machine à donner la mort, il confère un caractère très spectaculaire aux tortures infligées.  Polybe précise la description du dispositif : « …le bronze s’échauffait et l’individu, grillé et brûlé de tous côtés, périssait, et, dans l’excès de la souffrance, ses cris, semblables à un mugissement sortant de l’engin venaient frapper les auditeurs »[3]. Enfermé dans le corps de l’animal de métal, confronté aux souffrances les plus terribles et à l’imminence de sa fin, l’homme retourne à une certaine animalité et beugle littéralement. Une horreur théâtralisée, qui ne fait qu’amplifier la dimension spectaculaire du taureau, et que Lucien décrira ainsi : « … celui qui sera dedans poussera des gémissements et des cris, pénétré de douleurs insupportables ; mais le son de sa voix, en passant par (des) fluttes, formera des sons mélodieux, et soupirera un air plaintif, un mugissement lugubre, qui vous charmera pendant que l’autre subira sa peine »[4].



Un des nombreux taureaux de Picasso


Mais qui est le plus sadique : celui qui conçoit ou celui qui utilise la machine de mort ? Les auteurs grecs apporteront un début de réponse à cette question, et proposeront une morale provisoire à cet épisode archétypique de la violence tyrannique pour plusieurs siècles en introduisant le personnage de Périlaüs, artiste bronzier et concepteur du taureau. Ovide fera de cet artiste-ingénieur la première victime de son instrument funeste. Périlaüs fait d’abord la promotion de son engin : « Ce présent, Ô Roi, vaut plus par son utilité que par sa forme et mon ouvrage ne se recommande pas par sa seule beauté »[5].


Mais aussitôt le tyran Phalaris décide d’éliminer son dévoué artiste sadique : « Merveilleux inventeur de ce supplice, dit-il, étrenne toi-même personnellement ton ouvrage. Et sans retard, cruellement brûlé par le feu comme il l’avait indiqué, il exhala de sa bouche gémissante un double cri »[6]. Le cri de l’homme, bien entendu, parfaitement déshumanisé et réduit à sa seule souffrance, derrière celui de la bête. Lucien, qui propose une autobiographie fictionnelle du tyran, va même jusqu’à imaginer la révulsion de Phalaris face à un homme encore plus pervers et inventif que lui dans le sadisme : « A peine eus-je entendu cet homme, que je détestais son abominable invention, et, tout indigné contre cette affreuse machine, je voulus lui fait subir le supplice qu’il avait imaginé : Eh bien ! lui dis-je, Périlaüs, si vous ne me faites pas de vaines promesses, montrez-nous l’effet véritable de votre art… »[7].


Les ruines d'Agrigente. Temple de Junon. Anonyme - département des estampes, BNF.


Le taureau de Phalaris aura au moins deux postérités. D’abord il sera considéré par toute la tradition stoïcienne postérieure comme l’exemple-type de la torture grecque extrêmement douloureuse, à laquelle le sage authentique doit savoir résister. Citons en exemple parmi des dizaines d’autres Grégoire de Nazianze : « Je loue le courage et la grandeur d'esprit des Stoïciens qui disent que les choses extérieures ne détournent en rien du bonheur, mais que le sage est toujours heureux, même s'il était en train de brûler dans le taureau de Phalaris »[8]. Le sage doit être mesure non seulement de résister à la violence du supplice, mais de trouver un certain plaisir à cette torture. L’image est abondante dans la littérature stoïcienne[9].


Grégoire de Nazianze (330-390), Père de l'église.

Icône de l'église de Tver, en Russie.


La seconde postérité du taureau sicilien sera carthaginoise, comme l’indique notamment Polybe[10]. Carthage ( ville de l’actuelle Tunisie ) est géographiquement très proche d’Agrigente. On retrouve dans l’imaginaire carthaginois, et dans sa religion, des traces du taureau de Phalaris, notamment dans la pratique rituelle des sacrifices d’enfants au « Moloch », le dieu Ba’al Hammon[11]. Le dispositif était proche du taureau : un brasier ardent brûlait au sein d’une statue monumentale, dans laquelle on jetait les enfants à sacrifier. Il y a des références à cette pratique dans le texte biblique[12] ainsi qu’une description très suggestive chez Flaubert[13].

                   

 

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Cet article a été publié initialement par la revue littéraire LE NOUVEL ATTILA.



[1] Monique Halm-Tisserand, Réalités et imaginaire des supplices en Grèce ancienne ( Les Belles Lettres, 1998 )

[2] Pindare, Les Pythiques, I ( à Hiéron ).

[3] Polybe, Histoires, XII, 25

[4] Lucien, Dialogues, XXX, 1 ( Phalaris ).

[5] Ovide, Tristes, III, 11.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] Grégoire de Nazianze, Lettre 32, ( fragment n°586 dans le vol III des SVF ).

[9] Cf notamment : Cicéron, Tusculanes, II, 7 ; Cicéron, De finibus, V, 28 ; Sénèque, Lettre à Lucilius VII, 66, 18 ; Plotin, Enn I, 4 [46], 13.

[10] Ibid.

[11] J. Allibert « Les sacrifices d’enfants à Carthage » in Archéologia n°1 ( nov-dec 1964 ) pp. 80-84 ; E. Lipinski « Sacrifices d’enfants à Carthage et dans le monde sémitique oriental » in E. Lipinski (éd.), Studia Phoenicia, VI, Carthago, Acta Colloquii Bruxellensis habiti diebus 2 et 3 mensis Maii anni 1986, Leuven, 1988, 151-185.

[12] Jérémie 7, 31-32 ; 32, 35.  Rois II 17,17.

[13] Flaubert, Salambô, Pléiade Gallimard, pp. 936-950.


 


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