A l’heure où certains pompiers pyromanes s’amusent tristement à dénoncer la « judéomanie » supposée des français… A l’heure où toute une part de l’extrême gauche française semble être devenue le relais d’opinion quasiment acceptable d’un antisémitisme glauque, inspiré par un tiers-mondisme frelaté, issu des pires heures de la guerre froide… il était temps de se resouvenir de l’affaire « Babi Yar »… une vraie « sale affaire » d’hommes. Hommes ? Frères ? Une histoire bien dégueulasse même.
Momument de Babi Yar
2007, c’est vraiment « hors commémoration »… le massacre de Babi Yar a 66 ans en fait. Dans une tribune publiée par Libération, Marek Halter écrivait l’année dernière : « Babi Yar, qui connaît ? C'est là, dans la banlieue de Kiev, près du vieux cimetière juif, le 29 septembre 1941, le jour de Kippour, jour du Grand Pardon, que l'Einsatzkommando 4a, dirigé par le colonel SS Paul Blobel, avec le secours de la police ukrainienne, a liquidé les habitants juifs d'une des plus anciennes villes d'Europe de l'Est, à coups de mitraillette. La tuerie dure jusqu'au 3 octobre. Plus de 100 000 corps s'entassent. Certaines victimes respirent encore. Elles sont achevées à coups de grenade. 100 000, c'est la population d'une ville comme Orléans. Un tiers des victimes sont des enfants. »
Mais je suis plein de gêne… j’ai peur de passer pour un judéomane en ressassant toutes ces histoires, toutes ces vieilles sornettes.
Longtemps, il fut interdit de se rassembler à Babi Yar. De l'évoquer, dans toute son horreur et son atroce réalité antisémite. Dans les années 1960, on a même tenté d’y construire un stade. Pas un mot, pas un lieu, pas une date officielle, pendant des années, pour ce ravin de la honte, où près de 34 000 juifs furent exterminés par les SS, les 29 et 30 septembre 1941, malgré la présence à quelques kilomètres des Soviétiques. 100 000 personnes finiront dans ce ravin du silence, cette première tuerie nazie à grande échelle orchestrée en Ukraine, cette « shoah par balles » . Ces cris qui annonçaient l'Holocauste. Il aura fallu 20 ans pour voir érigé un premier monument à Moscou.
Mais je suis plein de gêne… j’ai peur de passer pour un judéomane en ressassant toutes ces histoires, toutes ces vieilles sornettes…
Evtouchenko, poète soviétique, et post-soviétique...
Le poète soviétique Evguéni Evtouchenko ( né en 1933 ), a rendu hommage aux victimes de ce massacre, dans un poème sublime « Babi Yar ou le Ravin des bonnes femmes », au début des années 60… Le compositeur Dimitri Chostakovitch en a fait le texte du premier mouvement de sa Treizième symphonie.
Le voilà…
fxa.
Babi Yar ou le ravin des bonnes femmes.
Par Evguéni Evtouchenko.
Il n’est pas de stèle au Ravin de Babi Yar
Rien. Rien sinon le gris sépulcral de ses pentes.
Sur moi la terreur plane.
Le peuple juif me hante.
Aujourd’hui j’ai son âge
Et d’un hébreu soudain je me sens le visage.
J’erre au fond de l’Egypte en un temps très lointain.
J’agonise pendu aux branches de la croix.
Voyez, je porte encore la marque de ses clous.
Dreyfus, me semble t-il, c’est moi.
La bourgeoisie me traque et m’accable de coups.
A ses barreaux je me déchire.
Recouvert de crachats
Déchiré de mensonges
Je suis la proie d’une meute en délire.
Du bout de leur ombrelle en leurs beaux falbalas
Elles montrent ma peau les dames du grand monde.
Je suis, me semble t-il, gamin de Bielostok.
Des flots de sang noient les parquets. Pas de merci.
Au hasard les bourreaux égorgent et assomment.
Des relents de vodka et d’oignon les escortent.
Sous leur poids écrasé, impuissant et soumis,
En vain j’implore ces anges noirs des pogromes.
On s’esclaffe et l’on crie :
« Frappe les juifs et sauve la Russie »
dans le temps qu’un marchand s’acharne sur ma mère.
O, toi, mon peuple russe, je te sais, la nature
t’incline à refuser le carcan des frontières.
Mais souvent l’on a vu de ces gens aux mains sales
Invoquer hautement ton nom sans tache.
Je connais la bonté infinie de ma terre.
Honte, honte sur ceux qui trouvèrent l’audace
D’agir sur notre sol en vrais antisémites
Affublés de ce nom : « Union du peuple Russe » !
Je suis, me semble t-il, Anne Frank, petite
Et transparente comme un rameau d’avril.
Et j’aime. Oh ! loin de moi les phrases !
Je voudrais que nos yeux brillent de même extase.
Difficile est de voir, de sentir !
Nous n’avons plus le droit de sourire au feuillage
Ni de nous enivrer d’azur.
Pourtant, et c’est beaucoup, il nous reste en partage de longues étreintes
et une pièce obscure.
Quelqu’un ? Ne tremble pas. Ce n’est que le printemps
Qui murmure près de nous.
Oh ! Viens !
… et donne-moi, je t’en supplie, tes lèvres.
On enfonce la porte ?
Mais non, c’est le dégel.
Dans l’herbe folle au Ravin des bonnes femmes
Les arbres, dirait-on, profèrent des menaces, tels des juges.
De silence sont faits tous les cris de ce lieu.
Je me découvre et je sens grisonner mes cheveux.
Je deviens à présent cette plainte muette
Qu’exhalent par milliers les mots inhumés là.
Je suis chaque vieillard fusillé sur ce tertre.
Je suis chaque bambin fusillé sur ce tertre.
Longtemps j’aurai mémoire, oh ! longtemps de cela.
L’INTERNATIONALE… qu’elle éclate bien vite
Lorsque viendra le jour où sera mis en terre
Le corps inerte du dernier antisémite !
Il n’est pas juif le sang que rythment mes artères
Mais il me vouent, comme à un juif
Une haine implacable… tous les antisémites.
Et c’est pourquoi… je suis un Russe véritable.
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La traduction du poème d’Evtouchenko est signée par Paul Chaulot. ( publication Julliard, 1963 ).
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