Voilà une petite réflexion de quelques pages sur le rapport de Pline l’ancien à la définition de l’humanité. Voilà enfin du « lourd » sur Apocoloquintose…
Pline l’ancien en quête de l’humanité
( une aventure scientifique et littéraire autour de l’homme romain )
Par François-Xavier Ajavon.
Pline l’Ancien ( 23/24-79 ), auteur d’une monumentale Histoire naturelle au 1er Siècle après J.C., dans le contexte de la Rome Impériale, mena une réflexion encyclopédique sans limite sur la nature et la civilisation. Valérie Naas, spécialiste de cet auteur, souligne : « L’inventaire qui semblait initialement promis s’avère une collection de merveilles dont les chefs d’œuvres seraient l’homme et Rome ». Pline bénéficie d’une exceptionnelle ouverture sur le monde, depuis sa vigie romaine, donnant sens et humanité à toute l’étendue de la nature, lui permettant le passage cognitif d’un monde clos à une réalité infinie. Cependant, Pline l’Ancien ne propose pas uniquement un catalogue encyclopédique de la nature telle qu’elle se donne dans la répétition absolue de sa norme, son Histoire Naturelle s’apparente bien souvent à un grand répertoire de mirabilia, curiosités naturelles. Valérie Naas définit ce choix plinien de s’attacher à l’écart par rapport à la règle naturelle de la sorte : « Pline choisit de restituer la nature dans sa diversité et retient comme caractéristique l’exception plutôt que la norme ».
Ainsi, dans le Livre VII de son Histoire Naturelle, consacré à l’homme, Pline va s’engager non pas seulement dans une simple anthropologie, mais dans une vaste anthologie humaine, alternant les figures extraordinaires, édifiantes et monstrueuses. A l’inverse de la vision aristotélicienne de la nature attachée aux types les plus communs, le classement plinien recense toute une série de cas particuliers, et au-delà extraordinaires. « Il ne se préoccupe pas de faire entrer l’exception dans la règle : ce n’est pas la norme, mais ce qui s’en démarque, qui l’intéresse ».
Source tardive, Pline l’ancien pense donc les problématiques de l’hérédité, de la naissance anormale et du « monstre » humain dans le contexte d’une histoire universelle globale. Dans la perspective de Pline, l’enfant anormal, mutilé, malade, le monstre, est là toujours pour rappeler à l’homme la précarité extrême de sa condition sur terre. Selon Pline le nouveau né humain est déjà une représentation archétypique de la faiblesse, et il prend des accents très pessimistes inspirés par Lucrèce pour le rappeler : « L’homme ne sait rien, rien qu’il ne doive apprendre, ni parler, ni marcher, ni se nourrir, bref il ne sait rien d’autre par instinct que pleurer ! Aussi beaucoup sont-ils d’avis que le mieux était de ne pas naître ou de disparaître au plus vite. ». Mais ce pessimisme est vite tempéré par une curiosité insatiable et universelle ; Pline va s’attacher à toute la diversité réelle et fantasmée de l’humanité, les types humains étaient collectés patiemment et présentés au lecteur : « Au-delà d’autres Scythes anthropophages, dans une grande vallée du mont Imavus, il y a une région appelée Abarimon, où vivent, dans les bois, des hommes, qui ont la plante des pieds tournée à rebours, sont d’une rapidité extraordinaire et errent à l’aventure avec les bêtes. Ils sont incapables de respirer dans une autre atmosphère ; aussi ne les amène t-on pas aux souverains du voisinage ». Ce catalogue est caractérisé notamment par les pouvoirs étranges des hommes venus des contrées lointaines : « D’après Cratès de Pergame, il a existé sur l’Hellespont, près de Parium, une race d’hommes, qu’il appelle Ophiogènes, habitués à guérir par le toucher les morsures des serpents et à extraire le venin du corps par l’imposition des mains ».
Une représentation de Pline
La question semble être partout celle de la détermination du seuil d’humanité des hommes dans leur diversité ; une diversité qui se caractérise comme différence, et cela jusqu’au monstrueux : « Calliphane relate qu’au-delà des Nasamons et de leurs voisins, les Machlyes, habitent les androgynes, qui sont pourvus de l’un et l’autre sexe, dont ils usent à tour de rôle dans le coït. Aristote ajoute que leur sein droit est celui d’homme et leur sein gauche, celui d’une femme. ». Si ces merveilles ( miraculis ) tantôt monstrueuses, étranges, ou manifestement absurdes, forment la catégorie générale de l’humanité, Pline les caractérise toujours comme des écarts avec l’humanité. Plus on s’éloigne du monde greco-romain, plus l’étrangeté de l’homme semble caractéristique, mais près de Rome il peut aussi y avoir des hommes différents de la norme : « Non loin de la ville de Rome, sur le territoire des Falisques, il y a quelques familles, qui portent le nom de Hirpes ; au sacrifice annuel qui a lieu près du mont Soracte en l’honneur d’Apollon, ceux-ci marchent sur un bûcher enflammé sans se brûler. ». Cependant l’Inde reste une terre de mystère-miracle absolu, où la nature dans son foisonnement n’hésite pas à aller aux extrêmes de la fertilité, de la beauté, de la grandeur et du « bizarre » : « Ctésias signale encore une population de l’Inde, où les femmes n’accouchent qu’une fois dans leur vie et où les enfants ont aussitôt des cheveux blancs. Le même auteur cite une race d’hommes, appelés Monocoles en raison de leur jambe unique, qui sont doués d’une agilité surprenante pour le saut ; on les appelle également, dit-il, Sciapodes, parce qu’au fort des chaleurs ils se couchent par terre sur le dos, pour se protéger par l’ombre de leur pied. (…) ». Une étrangeté qui marque toujours à la fois la proximité et la distance si inquiétante de l’humain par rapport à la « bête » dans le règne animal : « Tauron mentionne les Choromandes, une peuplade qui vit dans les bois : ils sont privés de voix, émettent d’affreux cris stridents, ont le corps velu, les yeux glauques et des dents de chiens ». Il y a là évidemment le « barbarisme » d’une langue incomprise et d’une plastique éloignée quelque peu des canons de l’art gréco-romain, reste pour Pline à savoir si c’est humain, animal, les deux, ou aucun des deux. Il donne une réponse claire, en réunissant l’ensemble de cette diversité sous la catégorie d’humanité ( ou plutôt de genre humain : hominum genere ) : « Telles sont, parmi d’autres, quelques variétés de l’espèce humaine, que l’ingénieuse nature a créées pour son amusement à elle, pour notre émerveillement à nous. ».
Ainsi l’humanité, jouet dans les mains de la Nature, est l’espace de mille prodiges fantaisistes, et d’autant d’anomalies fréquentes comme des triplés, siamois ou hermaphrodites : « L’exemple des Horaces et des Curiaces établit avec certitude la naissance de trijumeaux. (…) Il naît aussi des êtres, qui participent des deux sexes : nous les appelons hermaphrodites ; jadis on les appelait androgynes et on les considérait comme des prodiges, aujourd’hui, au contraire, comme une source de plaisir. ». Même si l’enfant anormal est un objet d’amusement ou devient source de plaisir, il se caractérise néanmoins par l’écart qui l’éloigne pathologiquement d’une norme de l’humain pré-définie, et classiquement il peut en naître un sentiment de crainte de la part de la société. « … Alcippe accoucha d’un éléphant. Ce dernier fait passe d’ailleurs pour un mauvais présage. En effet, au début de la guerre des Marses, une servante mit également au monde un serpent : la naissance de monstres peut se produire sous les formes les plus variées. L’empereur Claude signale dans ses écrits qu’un hippocentaure, né en Thessalie, périt le même jour ; nous même, nous en avons vu un, conservé dans le miel, qui lui avait été apporté d’Egypte pendant son règne. A Sagonte, on cite le cas d’un bébé, qui rentra immédiatement dans le ventre de sa mère, l’année où cette ville fut détruite par Hannibal »
L’enfant peut également naître dans de mauvaises conditions ; Pline connaissait les risques auxquels sont exposés les nouveau nés lors de l’accouchement, et les conséquences que cela peut avoir sur leur développement : « Naître les pieds en avant est contraire à la nature ( contra naturam ) : pour cette raison, on a donné à ces enfants le nom d’Agrippas, qui veut dire ‘enfantés difficilement’ ». Ces enfants mal-nés sont frappés d’une sorte de malédiction, et Pline évoque la descendance funeste d’Agrippa, le premier d’entre eux : il eut deux filles, les Agrippines, qui enfantèrent des empereurs Caligula et Domitius Néron, qualifiés de « fléaux du genre humain ». Et au-delà ces enfants, s’ils rencontrent la mort prématurément, bénéficient de rites funéraires particuliers, destinés symboliquement à éviter leur « retour » sur terre : « La loi naturelle veut que l’homme naisse, la tête la première, la coutume, qu’il soit porté en terre, les pieds les premiers ».
Autre visage de Pline
Mais Pline a bien conscience des limites de sa connaissance de l’hérédité, il reconnaît qu’il y a là un facteur extrêmement difficile à maîtriser : « … des êtres de conformation normale peuvent donner naissance à des enfants mutilés, et des êtres mutilés, à des enfants qui peuvent être aussi bien normaux qu’affligés de la même malformation ». Cependant, malgré cette modestie intellectuelle à l’endroit de la maîtrise de la reproduction, Pline souligne l’existence de nature incompatibles entre elles : « Il existe une véritable incompatibilité entre certaines natures physiques ; bien que stériles entre elles, elles deviennent fécondes, si elles contractent d’autres unions, ainsi Auguste et Livie. ». L’information scientifique vient ici directement de la source aristotélicienne, mais Pline la complète par plusieurs anecdotes édifiantes empruntées à l’histoire romaine.
Par ailleurs Pline a une vision étrange et un peu excessive de l’état d’esprit féminin au moment des règles : « Mais on trouverait difficilement rien de plus de plus prodigieux que l’écoulement menstruel. L’approche d’une femme en cet état fait tourner les moûts ; à son contact, les céréales deviennent stériles, les greffons meurent, les plantes des jardins sont brûlées, les fruit des arbres sous lesquels elle s’est assise, tombent ; l’éclat des miroirs se ternit rien que par son regard, la pointe du fer s’émousse, le brillant de l’ivoire s’efface, les ruches des abeilles meurent ». Si la menstruation est une étape capitale de la reproduction, le dérèglement de ce processus peut conduire à des naissances anormales – surtout si l’on prend en compte l’aspect satanique et destructeur du fluide tel que Pline vient de le définir : « …si, malgré la grossesse, le flux persiste, Nigidius soutient que les enfants naissent débiles ou non viables ou encore pleins de sanies ».
Mais l’anormalité de certains individus peut aussi se définir comme un avantage sur le groupe, comme pour les hommes caractérisés par une force physique prodigieuse. Pline traque toujours l’humain entre l’inhumanité du monstre et la surhumanité du héros, fut-il un simple esclave, gladiateur de fonction : « Dans son livre sur les prodiges de force, Varron cite Tritanus qui, maigre de corps, mais extraordinairement vigoureux, était célèbre parmi les gladiateurs qui portaient l’armure des Samnites (…) (il) vint à bout d’un ennemi qui l’avait provoqué au combat, avec son bras pour seule arme, et, pour finir, il le prit avec un seul doigt et l’emporta dans le camp ». Si cette force surhumaine de certains individus ne les pénalise pas en tant que « monstre », Pline les décrit comme des bêtes de sommes, réduits à leur puissance de travail : « Quant à Vinnius Valens, qui servit comme centurion dans la garde prétorienne du divin Auguste, il soulevait couramment des voitures pleines d’outres, jusqu'à ce qu’elles fussent déchargées ; attrapant d’une main les chariots, il les immobilisait, en dépit des efforts de l’attelage et il accomplissait d’autres exploits, qu’on peut lire sur l’inscription de son tombeau. ». Des prodiges de forces réduits aussi à la simple anecdote : « Quand l’athlète Milon de Crotone s’était raidi sur ses jambes, personnes ne pouvait le déloger de sa place ; s’il tenait une pomme, personne ne pouvait lui redresser un seul doigt » ; mais parfois également rapportés dans un contexte plus valorisé de compétition sportive.
Sciapode. Monstre médiéval.
Eglise Saint-Parize-le-Chatel, près de Nevers. 12ème siècle.
Mais dans l’Histoire Naturelle plinienne la surhumanité de certains individus peut aussi être parfaitement indépendante des modalités d’un éventuel entraînement physique, et peut s’expliquer par une capacité initiale, comme c’est le cas avec l’acuité visuelle : « Cicéron nous apprend que le poème d’Homère, l’Iliade, écrit sur une feuille de parchemin, a pu être enfermé dans une noix. Selon le même, il y eut un homme capable de voir à une distance de 135.000 pas. M. Varron nous donne même son nom : il s’appelait Strabon ; il avait coutume, pendant la guerre punique, de s’installer sur le promontoire de Lilybée en Sicile : quand la flotte sortait du port de Carthage, il arrivait à dire le nombre des navires ».
Mais Pline, dans son catalogue d’hommes d’exceptions, va également laisser une place pour ceux qui dépassent littéralement la condition humaine dans leur résistance physique et morale à la torture : « …Anaxarque, qui, torturé pour une raison analogue ( en l’occurrence une demande de dénonciation d’individus tyrannicides ), se coupa la langue avec les dents et la crache au visage du tyran : il lui enlevait ainsi le seul espoir d’une dénonciation ». Ainsi Anaxarque, en ne dénonçant pas les individus coupables de la tentative de tyrannicide dépasse son statut moyen, ordinaire, et commun d’être humain, pour tendre à l’héroïsme quotidien, une forme de surhumanité morale parfaitement exceptionnelle, et inhumaine à bien des titres, que les moralistes pourraient qualifier de sainteté.
C’est encore par les qualités de l’esprit que les hommes vont pouvoir se distinguer, à commencer par la mémoire : « Le roi Cyrus pouvait désigner par leurnomm tous les soldats de son armée ; L. Scipion, tous les citoyens romains ; Cinéas, ambassadeur du roi Pyrrhus, les sénateurs et les chevaliers de Rome, au lendemain de son arrivée. Mithridate, qui était roi de vingt-deux peuples, leur rendait la justice en autant de langues et pouvait haranguer chaque peuple, sans interprète. Quand au nommé Charmadas de Grèce, on pouvait lui désigner n’importe quel volume dans une bibliothèque : il le récitait par cœur, comme s’il lisait ». Charmadas représente ici l’extrême encyclopédisme en chair et en os ; l’univers infini dans sa globalité, réduit au monde clos de l’intériorité. Mais comme ce qui est humain, chez Pline, une mémoire fut-elle proprement surhumaine, est d’une grand précarité : « Rien n’est plus fragile en l’homme : les maladies, une chute, même une simple frayeur peuvent lui porter atteinte, soit partiellement, soit totalement ».
Au premier rang des qualités de l’esprit on retrouve bien évidemment l’intelligence, qui permet aux hommes de se distinguer entre eux, et certains autres de dominer leur siècle ; selon Pline c’était le cas de César : « On dit qu’écrire ou lire, tout en dictant et en écoutant, était une habitude chez lui ; ses lettres, qui traitaient de sujets si importants, il les dictait à raison de quatre à la fois à ses secrétaires, ou, s’il ne faisait rien d’autre, à raison de sept à la fois. ». Aussi, le grand homme a un double aspect monstrueux : de par la violence des batailles qu’il mène et conduisent à de vrais génocides, mais aussi de par l’anormale supériorité de son intelligence, qui le conduit à une domination logique sur ses contemporains.
Toute la question est de savoir, avec Pline, si tout ce catalogue bigarré et vivant, d’humanités diverses, depuis le Sciapode monstrueux et inhumain, jusqu’à César, archétype du génie romain, produit une définition de l’homme ? Qu’est-ce que la nature humaine au-delà des spécificités des caractères extraordinaires ? Pline répondrait certainement que la nature humaine n’existe pas en-dehors de cette multiplicité, et donc qu’il est impossible de penser une norme de l’humain. En conséquence de quoi les prodiges, naissances monstrueuses et les Césars ont tous droit à une place au soleil, et constituent une source inépuisable d’étonnement et de plaisir intellectuel pour le citoyen romain cultivé et curieux.
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